La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde
Longévité de la femme
D’APRÈS de véridiquesFabriquants de chroniques,Marchands de statistiquesLes plus accrédités,Il paraît, chères femmes,Délices de nos âmes,Clous de tous nos programmes,Que vous longévitez.
Tandis nous, pauvres hommes,Éphémères nous sommes,Et n’atteignons en sommeQue rarement cent ans.Vous autres, quelle veine !À prendre la moyenne,Vous arrivez sans peineÀ vivre cent printemps !
Voilà qui me renverse,Qui met ma tête en perce,Moi qui croyais l’inverse,Ô mousmés ! ô nounous !Lorsque j’en vois sans cesseDe votre rare espèce,En plein cœur de jeunesseMourir autour de nous.
Enfin, je veux l’admettre,Si l’affirment les maîtres ;Cela ne saurait m’êtreAutrement à souci.Vivez donc davantage,Vivez cent fois notre âge…Ah ! le triste avantage,S’il en était ainsi !
Mais non, pauvres petites,Vous vivez décrépites.Mais vous faites failliteBeaucoup plus tôt que nous.Il faut vous battre en brêche,Il faut qu’on se dépêcheDe baiser vos chairs fraîches,D’embrasser vos genoux.
Quand on pense, insensées,À vos heures dansées…Follement dépensées,À tout ce temps perduÀ ne jamais vous taire ;Un laps supplémentaireD’existence sur terreParbleu ! vous est bien dû !
À tous vos maquillages,À tous vos habillagesEt vos déshabillagesDu matin jusqu’au soir ;Vous qui êtes venuesAu monde toutes nues,Et qui êtes connuesPour ainsi mieux valoir !
C’est vrai que dans vos livresVous appelez ça vivre !Ô propos de femme ivre !Mais je le dis bien haut,Il faut que votre vieVous soit très tard ravie,Que Dieu la vivifieD’un léger rabiot.
Il serait donc injuste,Sexe trois fois vénusteAuprès du nôtre fruste,S’il vous le refusait ;Car le Seigneur vous aime,Vous êtes son poèmeDéfinitif, suprême,Avec ou sans corset…
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources