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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde

Printemps

Raoul Ponchon· 78 vers

Ô ma muse microscopique,Si tu ne tiens pas à l’Hippique ?…Moi non plus… Donc, si tu m’en crois,Profitons de cette journéeQui me semble heureusement néePour aller rêver dans les bois.

Vois : l’air est langoureux et moite ;Au ciel des nuages d’ouateVont floconnant, troupeau légerQui promène sa marche lenteSous la conduite vigilanteDe quelque invisible berger.

Déjà, sur les molles collinesVerdoyantes et coralinesParaît le chevalier Printemps ;Il est magnifique et frivole,Il a le teint frais, la chair folle,Le front ceint de lis éclatants.

Il fait un vacarme du diable,Mais, de sorte irrémédiable,Il réveille les endormis ;Il va, vient et se multiplie,Se dépense, dans sa folie,Plus qu’un millier de fourmis.

« Allons, debout, les belles filles !Dit-il ; hardi, les joyeux drilles !Aimez-vous, sans perdre un seul jour ;Je suis le Printemps, ô jeunesse !Se peut-il qu’on me reconnaisse ?Aimez, je suis aussi l’Amour. »

Et d’un seul baiser de sa boucheIl décide la plus farouche,Dégourdit le plus innocent ;Les gens, les bêtes et les chosesSe pâment à ses lèvres roses,À ses yeux purs d’adolescent !

De toute sa personne émane,Moitié sacré, moitié profane,Un vertige de voluptéTel, qu’il ferait entrer en danseLe plus certain gland de potenceComme l’âne le plus bâté.

Partout où son regard se pose,La sève perle, verte et rose,Aux coques des bourgeons naissants ;Et çà et là, dans les prairies,Les fleurs, de mystère pétries,Gemment sous ses pas bienfaisants.

Il connaît les belles parolesQui font s’épanouir les corollesDes roses, des lilas, des lis,Et passer toutes les délicesDes violettes, des mélissesDans l’haleine de nos Philis.

Il a des oiseaux plein des cagesQu’il délivre dans les bocagesOu bien qu’il éparpille au ciel ;Et, que sais-je ?… il invente encoreTout un essaim multicoloreDe fins papillons de pastel.

Il veut qu’en les forêts prochainesLes dryades au cœur des chênesS’éveillent de leur blanc sommeil ;Déjà, faisant craquer l’écorce,On voit que s’étire et s’efforceUn peu de leur torse au soleil.

Plus loin, au cristal des fontaines,Il veut que les nymphes hautainesDe Diane, reine des eaux,Par son seul regard aguerries,Avec mille folâtreries,Culebutent dans les roseaux…

… Bah ! c’est toujours la même chose,Que votre Printemps vert et rose —Dit l’autre. — Il ne faut s’y fier :Car, encore qu’il se répète,Il n’est tel comme ce poètePour toujours diversifier.

78 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources