La muse gaillarde, 1876‑1924· Propos de cabaret
Patelin d’été
SI beaucoup d’or m’était comptéJ’y prendrais un plaisir extrêmeJ’achèterais à l’instant mêmeUn petit patelin d’été,
Loin, oh ! que loin de toutes villes !Du monde et de ses divers sports,Que loin des commerces, ces porcs !Et des politiques, ces viles !
Ce ne serait pas un château,Mais une belle et bonne ferme.J’aurais peur de m’ennuyer fermeDans mon château. Zut au château !
Cette ferme, autant que possible,Serait sise au bord de la mer,En Bretagne, en un coin, c’est clair,Aux touristes inaccessible
Encore qu’ouvert aux voleurs.Là, je vivrais avec des bêtesEt des fleurs. Quelles belles fêtesVous font les bêtes et les fleurs !
Avant tout, vous pouvez m’en croire,J’y ferais venir des amis,Des amis, mais pas très bien misDe peur qu’ils ne fassent leur poire.
J’y flanquerais égalementUn tas de petites chériesAu teint clair, aux lèvres fleuriesQue l’on aimerait ardemment.
Je dis on et pas davantage,On, c’est eux. Calmez cet émoi,Car il ne s’agit pas de moi,Vous pensez bien qu’à mon grand âge
Je subis combien de licous…Non… je n’ai plus la main heureuse.Au jeu de l’escrime amoureuseNe puis plus que compter les coups.
Ainsi l’on passerait sa vie.Ce petit patelin d’étéSerait un séjour enchanté.Une table toujours servie
Digne en tous points du gros FalstaffEt croulant des mets les plus rares,Et des simples pour les barbares ;Et comme l’on a toujours soif
Et que le fait de satisfaireLes goûts les plus capricieuxDe ces dames et ces messieursN’est pas une petite affaire,
Il y aurait, pour ces motifs,Les liqueurs de toutes manières,Les plus indiscutables bières,Les vins les plus affirmatifs,
En un mot, quoi, toute la lyre,Pour quant à moi, je ne bois pasÀ peine pendant mes repas(Un doigt de vin, et, c’est pour dire…)
Et lorsque l’on voudrait surseoirÀ la… la petite bêtise,— Que voulez-vous que je vous dise ?… —On boirait du matin au soir.
Voyons, dites-moi, je vous prieLà, franchement… voyons, messieurs…Si cela ne vaudrait pas mieuxQue d’aller à la brasserie.
64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources