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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse gaillarde, 1876‑1924· Propos de cabaret

Poète et laboureur

Raoul Ponchon· 64 vers

« Qu’yvraie, qu’aubifoins,
que ponceaux inutils. »(AGRIPPA D’AUBIGNÉ.)

UN poète, le nez au vent,Musait par la campagne,Enthousiaste, épris, rêvantDe rimes… en Espagne.

Heureux homme sous le ciel bleuQui, dans son hérésie,Croyait que rien ne mène à DieuSinon la Poésie !

Il déclamait, hurlait ses vers,Plein du sacré délire,Et semblait prendre l’UniversÀ témoin de sa lyre.

Que chantait-il ? La Liberté…La divine Eurythmie,Et la Justice et la Beauté,Et l’amour de sa mie…

Il vous avait déjà ponduCent poèmes de verve,Sans compter ceux, bien entendu,Qu’il tenait en réserve,

Tout en regrettant de n’avoirQue les siennes oreillesÀ qui dire son gay savoir,Ses rimes non pareilles…

Quand au milieu d’un champ, voiciQu’il vit un vieux bonhommeLabourant et peinant ainsiQu’une bête de somme.

« Par les neuf Pucelles ! té vé !Justement sur ma routeLe Ciel met l’auditeur rêvé !— Dit-il. — Mon brave, écoute :

« Que diable ! tu vas t’essouffler,Laisse un temps la charrue ;Elle ne va pas s’envolerTelle une jeune grue…

« Je veux te dire une chansonBelle entre les plus belles,D’autant qu’elle est de ma façon :M’en diras des nouvelles… »

— Garde-la pour toi, réponditLe vieillard en colère, —Hors de ma terre, gueux, banditEt gibier de galère.

« Les poètes et leurs chansonsRendent les champs hostiles ;Ne font pousser dans les moissonsQue des fleurs inutiles.

« Va, si tu veux, à d’autres sotsDébiter tes sornettes ;Je n’ai que faire de ponceauxEt de casse-lunettes.

— Oh ! — dit le poète — là… là…Rassure-toi, bonhomme ;Si tu n’as peur que de cela,Tu peux dormir ton somme.

« Ne crains rien pour ton champ, l’ami,Et, pour Dieu ! ne déploreCes quelques fleurettes parmique mes vers font éclore.

« Elles sont dans les épis d’orLa grâce qui scintille,Et tu peux en orner encorLe doux front de ta fille. »

64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources