La muse gaillarde, 1876‑1924· Propos de cabaret
Chantons le vin
Ô vin splendide et salutaire,Reine suave des boissons,Délicate fleur de la terreFleuris toujours dans mes chansons.
Vin rieur qui ris dans les verresAvec tes bons yeux de veloursTu dérides les plus sévèresEt tu dégourdis les plus lourds.
Ô vin plus frais que les grenadesEt plus pimpant que le printempsPuissant réconfort des maladesEt remède des bien portants ;
Frivole muse des poètes,Verve suprême des vieillards,Tu fais pépier dans leurs têtesDe petits oiseaux babillards ;
Tu rends la femme moins faroucheVin de tendresse et de gaîté,Et tu mets au coin de sa boucheUne lueur de volupté.
Quant à moi, je t’aime avec rageÔ mon doux soleil automnal,Couleur de force et de courageChaud tout ensemble et virginal.
Que de fois les soucis, les fièvres,Les chagrins, les pensers mauvaisOnt fui de moi comme des lièvresÀ l’instant que je te buvais.
N’es-tu pas la belle semenceQui toujours lève ? Est-ce pas toiPar qui la rose de clémenceS’épanouit au cœur d’un roi ?
N’est-ce pas toi, vin pitoyableQui mets un rayon de soleilDans le cerveau du pauvre diablePour qui tout est nuit et sommeil.
Je te bois, vin de Sapience !Et voici mon maître aux abois :Tu m’infuses toute science,Quand je te bois, quand je te bois.
Tu me plains et tu me consoles,Tu me persuades le bien,Tu me dis de bonnes parolesTout bas comme un ange gardien.
Quand je te bois, vin admirable !Tout me ravit, flatte mes yeux,Je trouve tout le monde aimableN’importe quoi délicieux.
Toutes choses me semblent claires,Vin véridique et triomphant ;Et tu dissipes mes colèresAvec un sourire d’enfant.
J’ai l’illusion d’être justeEt bon, innocent comme un nid,Il me semble qu’un geste augusteSur mon front plane et me bénit.
La vie en moi se renouvelleLa grâce entre par mon gosier ;Mon sang fait le beau, ma cervelleDevient souple comme l’osier.
Tous mes sens crient à ton passage,Je vibre du crâne au talon :Pour te savourer davantageQue n’ai-je un cou trois fois plus long.
64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources