La muse gaillarde, 1876‑1924· Propos de cabaret
Vers de noël
À RAOUL PONCHON.
AU diable la poésie,Mon ami Ponchon,Mangeons avec frénésieDu rose cochon.
Est-ce que Noël, poète,Ô fleur des couyons,N’est pas la plus belle fête,Dis ? que nous ayons ?
En se montrant sur la pailleTel un fin jambon,Jésus dit : « Faites ripaille,Le moment est bon.
Seigneurs ou pauvre canaille,En ce jour divinMangez de la cochonnailleEt buvez du vin :
Le vin réchauffe et l’eau mouille. »Il dit, et soudainDes kilomètres d’andouilleEt de noir boudin
— Ainsi fait la folle vigne —Fleurissent partout.Ô spectacle vraiment digne,Consolant surtout !
Du salon jusqu’à l’office,En chaque maisonCe n’est que de la saucisseEt du saucisson.
Des charcutiers admirablesLe galant métier !En est-il de plus aimablesDans le monde entier ?
Maîtres qu’un lard pur enflamme,Ils font de leurs doigtsTout ce qu’ils veulent, madame,Tant ils sont adroits ;
J’en prends à témoin quiconque !Ces braves gens-làPrennent un cochon quelconqueEt disent : « Voilà.
Voilà mille bonnes choses,Pâtés, jambonneaux,Voici des lis et des roses,Mes petits agneaux. »
Par la papale fressure !Avec — (ça c’est beau !)Du cochon, je vous assure,Certains font du veau.
À cette époque de joieQue nous célébrons,On voit d’elle-même l’oieChier des marrons.
La dinde, sombre tartuffeOrdinairement,Court au-devant de la truffe— Fer de cet aimant ! —
Les bouteilles toutes seulesMontent l’escalier,Ivres de rincer nos gueulesEt notre gosier.
Les rouges rôtisseriesFlambent ; le mois d’aoûtN’a pas plus de pierreries.C’est beau comme tout.
Les huîtres — moules du riche —Jusqu’à cette nuitDans le sein de la bourricheOnt bâillé d’ennui.
Huîtres, ne pleurez pas, follesQue vous êtes, carVous ferez des cabriolesCe soir, sur le tard !
De la cave à la cuisineJe vois tout en l’air,Les jambes de ma cousineTout d’abord, c’est clair.
Ah ! s’il ne faut que bien boireEt que bien mangerPour complaire au dieu de gloire,Je vais y songer.
Pour l’instant je n’ai pas — diable !Le moindre appétit,Mais l’appétit vient à tablePetit à petit.
Je veux que ce soir ma boucheFatigue ma main.À Noël je ne me coucheQue le lendemain.
88 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources