La muse vagabonde, 1876‑1924· Septième partie Toute la lyre
Aphorismes de table
Si le bouquet de fleurs que tu mets sur la tableEst là pour remplacer un plat, qu’il aille au diable !
Quand arrive sur table un morceau d’importanceL’élémentaire tact te prescrit le silence :Une dinde, un pâté, voire un saucisson d’ArlesSont manifestement plus éloquents, tu parles !
Vois comme Dieu fait bien les choses quelquefois !Le pigeon n’est fameux qu’au temps des petits pois
Oh ! n’avoir jamais dans le dosUn laquais m’offrant du bordeaux,Surtout, je le dis sans vergogne,Que je préfère le bourgogne.
Je veux la bouteille de vinToujours à portée de ma main ;C’est moi seul qui dois être jugeDu rouge-bord que je m’adjuge.
Ne me servez pas de hachis.En général cela fourmilleDe vos rogatons défraîchis :Mangez vos hachis en famille.
Évitez que l’on assassineLes volailles dans la cuisineUn poulet n’est présentableQue si l’on le découpe à table.
Ne nous moquons pas trop des peuples iroquoisQui vont mangeant avec leurs doigts.Peut-être bien que ces élusJouissent par un sens de plus.
Souvent un amphitryon,En son aberrationVous sert une côtelettePantelante, violette…Si vous avez le malheurDe dire à ce « connaisseur »Qu’elle est pour vous trop saignante,Soyez sûr qu’à la suivanteRencontre, votre friponVa vous servir un charbon !— Mais, ô stupide pécore,La différence est géanteEntre la viande saignanteEt celle qui crie encore.
Si, quand tu vas à l’Étranger,Tu veux comme en France manger,Je ne vois par pourquoi le cannibale en sommeSerait plus fol, chez nous, à demander de « l’homme » ?
Lorsque l’amphitryon, à la fin de l’agape,Voit çà et là traîner des verres sur la nappe,Encore à moitié pleins, il se dit attristé :Il faut changer de vin, ou bien mes invités.
Fuyez comme le diantreLa maison détestableOù l’hôtesse établit la distinction entreLe beurre de cuisine et le beurre de table.
Ne dites jamais à votre invité :Finissez ce plat ou ça va rester.C’est tout simplement grossier, en outreÇa restera, qu’ça peut m’foutre ?
Ne me faites jamais passer un quart de poireSous le prétexte dérisoireQuelle est grosse comme un canard :Quand elle serait grosse ainsi que mon derrière,Offrez-moi cette poire entièreOu flanquez-vous-la quelque part.
Manger avec quelqu’un qui n’a pas d’appétit,C’est comme parler art avec un abruti.
66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources