La muse vagabonde, 1876‑1924· Troisième partie Choses et gens
Bourget, tailleur pour dames
En son psychologeoir hivernal de Palerme,Psychologue Bourget,— Un de ces romanciers qu’à peine ouverts j e ferme —Songeait et trésongeait,
Psychologiquement penché sur deux volumesQu’il psychole à la foisDes deux mains ; il était inquiet, ses deux plumesTremblaient à ses dix doigts.
Et ce psychologique auteur qui tant émineQuant au nommé roman,Et qui en l’art de la toilette féminineCompète absolument ;
Ce rival de Brummel, dont la mode françaiseAccepte les arrêtsSans plus les discuter que dans une fournaiseDiscute un beurre frais ;
Ce dandy qui s’habille à Londres qui l’étrique,Et se chausse à Moscou,Qui fait empeser ses faux-cols en AmériqueQui lui rongent le cou ;
Ce filleul de d’Orsay, cousin de Blondetierre,Ce massacreur de cœursAuprès de qui Don Juan n’était qu’une rosière,Ce tombeur des vainqueurs
Dont le nom est toujours synonyme de vogueEt de génie aussi,Pour tout dire en un mot enfin, ce psychologuePsychologuait ainsi :
« Sombre perplexité ! trois fois cruelle énigme !Dans mon prochain romanComment vais-je habiller madame de Sainte-YgmeOu de Castel… Comment ?
« Elles se fourniront chez quelles couturières ?Ou chez quels couturiers ?Je balance entre leurs créations dernières,Leurs chefs-d’œuvre derniers.
« D’un manteau de chez Worth la grâce est souveraineEt donne tout d’abordA celle qui le porte une allure de reineEt de déesse un port :
« Vais-je vêtir chez lui madame de Moraines,Seigneur, Dieu des Élus ?Moi, l’arbitre du goût de mes contemporaines,J’hésite et ne sais plus.
« De l’illustre Doucet la science est notoire :Elle ira chez Doucet ;Mais Margaine est aussi célèbre dans l’histoireQue la bière Pousset.
« On ignore lequel a le plus de mériteGlapissait Bourgeohnet,L’un saurait corseter une sombre guériteEt l’autre, Georgeohnet…
« Mettons qu’elle ait enfin son tailleur… Où prend-elleSes chapeaux et ses bas ?Nouvelle question ! En ma pauvre cervelleS’agitent quels combats !…
« D’aucuns vont me disant : Tout cela, c’est des droguesChez un bon écrivain.— Allons donc ! Je t’en fous, pour les bons psychologuesAucun détail n’est vain.
« Seigneur ! oh, que je suis perplexe, oh ! qu’oui perplexe !Un méchant corset noirNaguère m’attira les foudres du beau sexe :Je voudrais vous y voir ! »
Ainsi psychologuait le maître, dans Palerme,Sa tête dans sa main,Plus triste que l’on est à la veille d’un terme,Voire, le lendemain.
Où va-t-il habiller ses pâles héroïnes ?Qui le saura jamais ?De la France telle est, et des cités voisinesL’inquiétude : mais
Moi qui veux relever l’honneur du reportageJe sais ci, Dieu merça 1 !Sachez qu’il les habillera, pour tout potage,Au décrochez-moi ça.
1890
76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources