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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse vagabonde, 1876‑1924· Troisième partie Choses et gens

Faguet posthume

Raoul Ponchon· 49 vers

M. Faguet vient de publier un livre de vers.

Le bon Faguet fut un rhéteur subtil.Écrivait-il ! Seigneur ! Écrivait-il !Voyez plutôt : ayant cessé de vivre,Il vient encor de publier un livre,Qui nous, apprend qu’à ses talents divers,Il ajoutait l’art de faire des vers.

Certainement sa fonction sur la terreDont, au surplus, il ne fit pas mystère,Était d’écrire et ratiociner,Comme de pondre est celle de la poule,D’une fontaine est de couler, qui coule,Ou, si l’on veut, la mienne d’ivrogner.Il écrivait dès la naissante aurore,Dès le potron-Jacquet, jusques au soir,La nuit aussi, sans trêve, sans surseoir.Quand dormait-il ? On n’en sait rien encore.Étant plutôt critique, il absorbaitTous les bouquins autant abstrus qu’absurdes,Il digérait les textes les plus kurdes,Ni plus ni moins que l’on fait un sorbet.De même encor, ce qui vous stupéfie,En la faisant passer par son creuset,Il débrouillait toute philosophie,Que dis-je ? l’allemande — qui plus est !

Tous les sujets l’intéressaient de même.Et vous pouvez hardiment affirmerQu’il aurait pu nous donner un poèmeEn douze chants sur… l’art de s’enrhumer,De se moucher ou d’attraper la fièvre.Tel, on peut voir un brave cuisinierPrendre un lapin et vous le manierSi bien qu’il en fait un civet de lièvre.Vous ne pouviez guère ouvrir un journalParisien, voire régional,Sans y trouver de sa docte écriture,Subséquente à sa dernière lecture.Jamais il n’était pris à l’impourvu,Tant ce docteur avait l’esprit touffu,Universel et de vaste mémoire.Mais, s’il a pu noircir tant de papiersPendant sa vie assez courte, on veut croireQu’il écrivait, et qu’il s’en faisait gloire,De ses deux mains comme de ses deux pieds.A ce jeu-là, l’on succombe à la tâche.Il mourut donc. Mais quoi ! Simple relâche.Car, avec moi voulez-vous parierQue dès au ciel, sa demeure dernière,Son premier soin fut de dire à Saint-Pierre :« Apporte-moi de l’encre et du papier. »

1921

49 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources