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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse vagabonde, 1876‑1924· Cinquième partie A la manière de…

Consolation a Coppée sur la mort de sa malle

Raoul Ponchon· 64 vers

Je vais repartir cependant, mais c’est avec
une singulière mélancolie que je considère
celle malle qui s’est usée avant moi.(FRANÇOIS COPPÉE, Journal, 7 février 96.)

Ta douleur, ô Coppée, est-elle donc constante ?Infortuné martyr,Au sein du désespoir as-tu planté ta tenteDont tu ne veux sortir ?

Hier tu pleurais ta bonne, aujourd’hui c’est ta malle,Et quoi diable demainPouvant intéresser ta glande lacrymaleSera-ce d’inhumain ?

Je sais bien qu’elle était, cette malle vétuste,De bonne qualitéLorsque tu l’achetas sans pouvoir dire au justeCe qu’elle t’a coûté ;

Que cette malle était en forte peau de balleSouple comme un bambouEt qu’il aurait fallu des dents de cannibalePour en venir à bout.

Et qu’elle t’a suivi dans tes mille aventures,Recevant plus d’un gnon,De tes déplacements et villégiaturesDocile compagnon.

Mais enfin, ô poète, elle était de ces mallesComme on en voit partout,Au Louvre, au Bon Marché, quelconques et normales,Fragiles après tout.

A cette heure, elle jouit d’une assez sale gueule,De tes propres aveux.C’est une loque informe et minable, une aïeuleQui n’a plus de cheveux.

Vieillir, jeune immortel, ce destin est le nôtre,Tes soins sont superflus.Si tu n’as plus de malle, achètes-en une autreEt qu’on n’en parle plus.

Hélas ! que j’en ai vu mourir de vieilles mallesEt de jeunes aussi,Sans avoir desséché des stations thermales,N’ayant bougé d’ici.

Parfaitement. Oui, moi, rimailleur sans fortune,O poète, sais-tuQu’avec mon air de rien, j’en ai perdu plus d’uneDe malle, et m’en suis tu.

Une malle autrement célèbre que la tienneC’est bien celle, à coup sûr,De ce pauvre Gouffé (que le ciel le maintienneJoyeux en son azur !)

Eh bien ! le malheureux ne fit pas tant d’histoireEt cependant chacunAffirme qu’elle et lui — pylades méritoires —Semblaient ne faire qu’un !

Et donc, ne pleurons pas, car c’est pure folie,Sur un si mince objetQu’une malle ! Ah ! laissons cette mélancolieA Monsieur Paul Bourget.

Pleurons sur nous plutôt, sur nos malles ensuiteS’il nous reste des pleursPuisqu’aussi bien la Mort emporte, dans sa fuite,Les malles… et les fleurs.

« La Mort a des rigueurs à nulle autre pareilles »On a beau chiâler,Quand cette garce vient nous tirer les oreillesFaut quand même y aller

Et dans cette contrée antirhumatismale— Rapporte-t-en à moi —Où il est superflu d’emporter une malleQui servirait à quoi ?

1896

64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources