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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse vagabonde, 1876‑1924· Première partie Peint par lui-même

Éloge de mon nez

Raoul Ponchon· 66 vers

Mon nez, on te prendrait pour un soleil couchant.Et souvent, crois-le bien, j’ai peur en te mouchantDe changer quelque chose à la belle harmonieQue te donna le Vin, ce merveilleux Génie.Oui, tu montres, mon nez, aux rimeurs ébaubisL’incomparable éclat des plus brûlants rubis.Ah ! ce n’est certes pas en suçant de la glaceQue j’aurais fait de toi l’ornement de ma face,Le délicat joyau dont je m’enorgueillis,O rival des brugnons tout fraîchement cueillis !C’est en te barbouillant d’automnale tisane,De vin robuste et frais comme une paysanne,De vin pourpre et doré, d’inéluctable vin,Auprès de quoi, de qui, tout n’est qu’un songe vainEt qui fait en coulant le guilleret ramageD’un vol de loriots échappés de la cage.C’est à force de traire et de traire les potsQui feraient, ô combien, d’innombrables troupeaux,De ce jour, mon nez, où je fis ta connaissance,Que je t’aurai donné cette belle prestanceEt ce vif incarnat et cet air de bonheur,Toi mon seul patrimoine, ô toi, ma croix d’honneur !

Pour toi, s’il te venait cette humble fantaisie,J’étancherais l’Europe et l’Afrique et l’Asie.Mieux que ça : pour te rendre au rouge Mars pareilJe biberonnerais à même le soleil.

L’amour, ô mon cher nez, est tel que je te porteQue mes yeux pour te voir louchent d’étrange sorte.Ma bouche, ta voisine, est de belle couleur,Je n’en disconviens pas, mais, ô vivante fleur,Elle est ton humble esclave, et tu ne saurais croirePour te complaire comme elle eut souci de boire.

Comme elle fut toujours dévouée à son roi,Elle s’est transformée en un autel pour toi.Ses dents blanches y font office de guirlandes,Ses lèvres de carmin reçoivent les offrandes,Bonne chère, vieux vin par les ans velouté,Rouge comme l’Enfer ou blond comme Astarté,Que mes pieuses mains, Danaïdes sacrées,Vont te versant sans cesse et sans cesse leurrées.

Et tu restes ainsi qu’un soleil radieux,Immobile, éclairant tes deux lunes, mes yeux.A peine si l’on voit palpiter tes narinesTels des flots caressés par les brises marines— Aux parfums pénétrants de ces libations,Dieu, dégagé de nos terrestres passions.Et quand, pour te flatter, en flocons diaphanesJe fais monter vers toi l’encens bleu des havanes,Tu brilles au travers en pourpoint précieux :Tel doit être, vêtu de pourpre dans les cieux,Jupiter porte-foudre et dompteur des oragesResplendissant parmi des vagues de nuages.

Ta destinée est belle et ce n’est rien encor.Lorsque le Temps rapide, aux ailes de condor,Viendra, vieillard blasé sur le nez et les roses,Te rapprocher, hélas ! de mes lèvres moroses,Sera-ce donc la fin de tes félicités ?Non, plus tard, au pays des éternels étésTu reprendras, mon nez, ta splendeur coutumière,Tu deviendras toi-même un foyer de lumièreDans le fourmillement des constellations,Fleur céleste de flamme aux pistils de rayons !Et les hommes longtemps rediront ta mémoire,Cependant qu’insensible à cette vaine gloire,Tu t’épanouiras au sein du firmamentHypersuperlificoquentieusement.

1894

66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources