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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse vagabonde, 1876‑1924· Première partie Peint par lui-même

La pouche-en-fleur

Raoul Ponchon· 84 vers

Il était un petit bonhommeBien connu de Paris à Rome,Ni pire qu’un autre ou meilleur,Montmartrois frotté de TartareEt qui raclait de la guitareOn l’appelait la Pouche-en-fleur.

Ce nom le coiffait à merveille,Car, outre sa gueule vermeille,Qu’il devait, ô Vigne, à tes pleurs,Figurez-vous que le pauvre êtreAvait au point de s’en repaîtreUn goût délicat pour les fleurs.

Il allait, venait par la vieSans ambition, sans envie,N’ayant que sa chemise au eu,Et, malgré cette pénurie,— Remarquez cela, je vous prie— Il était heureux, le cocu.

Malgré qu’il vécut dans les villes,Emmi les discordes civiles,Il n’en savait rien, l’innocent.Il considérait l’existenceComme un beau navire en partanceVers un ciel plus intéressant.

Son cœur n’avait guère de placeQue pour quelques amis de race,Ou, comme on dit, de premier choix.S’il en eût logé mille et treizeIls auraient été mal à l’aise,Pensait-il, et tels des anchois.

Je crois qu’il priait le DimancheUn vieux bon Dieu à barbe blanche,Aussi brave comme clément,Qui plane au-dessus des nuages,Et juge les fous et les sagesDu haut de son clair firmament.

Avait-il des défauts ? Sans doute,Car il en faut coûte que coûte.Il l’avouait sans embarras.Sans quoi, disait-il, — sur ma fine !La miséricorde divineN’aurait qu’à se croiser les bras.

Mais comme je viens de le dire,L’appétit tenait du délireQu’il manifestait pour les fleurs :Il leur faisait des vers, des proses,Les glorifiait en des gloses,En phrases de toutes couleurs.

O fleurs de pourpre, ô fleurs de neige !Leur disait-il, hélas ! que n’ai-jeCent mille yeux pour vous contempler,Mille cerveaux pour vous comprendre,Une langue d’or pour vous rendreHommage en un divin parler !

Vous vous ouvrez, et vos corollesSont les admirables parolesQue comprennent seuls les élus.Qu’adviendrait de nous, pauvres hommes,Misérables gueux que nous sommes,O fleurs si ne fleurissiez plus ?

Peut-être à l’instar d’un Go-èthe,Au lieu d’être un méchant poète,Pouche eût fait un bon jardinier ;Mais, mon Dieu, comme sur la TerreTout est paradoxe et mystère,On peut aussi bien le nier.

Eh ! bien, voyez la sotte histoire :Il ne mourut pas après boireDans les plus aimables douleurs ;Ce misérable petit hommeDevait, hélas ! trépasser comme…Ophélie, en cueillant des fleurs.

Un jour, sur le bord d’un abîme,Je ne sais quelle fleur sublimeAu soleil d’été rutilait.,Comme c’était la plus rebelleQui lui paraissait la plus belleToujours, c’est elle qu’il voulait.

Donc, pour cueillir la fleur sublimeLe voilà penché sur l’abîmeQuand son pied glissa par malheur……C’est ainsi que la pauvre PoucheAu sein du mystère faroucheExhala son âme de fleur.

84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources