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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse vagabonde, 1876‑1924· Première partie Peint par lui-même

Le mie Prigioni

Raoul Ponchon· 88 vers

Oui, l’aut’jour — mon jour de purge —J’m’en allais à patt’ su’ l’dos,Quand v’la qu’un sergot s’insurgeEt m’fout au poste illico.

Cʼt’ arrestation arbitraireEut lieu boulʼvard Italien :C’est là qu’j’avais eu affaire,Y a des jours où l’on s’met bien.

On m’colla, non mais est-c’ chouette ?Dans un tout petiot dortoir ;Un lit en cuir de brouetteSans matʼla s visible à voir.

Malgré cʼt instrument d’martyreQu’avait un goût d’renferméA vous autr’ je puis bien direQue j’dormis à poings fermés.

Lorsque l’Aurore aux doigts d’roseOuvrit les portes d’l’Orient,Un grand diable, un pas grand choseVint m’sortir de mon néant.

— Ah ! que j’dis, c’est vous Phémie,Qui m’portez mon chocolat ?Il est donc onze heur’ et d’mie ?Ça va bien, mettez ça là.

Mais j’ouïs un’voix sévèreQui m’répondit : — Tra la la,Il faut vʼnir chez rcommissaire,Allons, et plus vit’ que ça !

Je m’en allai donc plus viteQue la précipitation,Transbahutant ma pituiteDans c’t’autre administration.

Quand j’vis l’commissair’ paraîtreJe l’gobai tout aussitôt ;L’entretien fut c’qu’il d’vait êtreEntre personnʼs comme il faut.

— Paraît, m’dit cet homme austère,Qu’hier on vous ramassa soûl.— Pardon, Monsieur l’commissaire,J’connais pas Ramassassou ;

A coup sûr, j’avais bu, pisqueJ’vous l’dis ; mais, par Saint-Malo !J’ai t’y cassé l’ObélisqueOu chopé 1’ Trocadéro ?

J’ai t’y causé du scandale ?Poussé des cris séditieux ?J’mai seul’ment rincé la dalle :J’m’en rapporte à ces messieurs.

Quoi ? j’ai fait un peu la fête,Vu le retour d’un ami ;J’suis sûr que la pʼtit’ trinquetteVous la faitʼs quéquefois aussi.

En quoi, Monsieur l’commissaire,Vous qu’et’s un homme franc, loyal,S’il m’arrive d’boire un verreÇa peut-il vous faire du mal ?

On arrête un pauvre ivrogneEt l’on permet, ah ! malheur’ !A l’assassin sans vergogneDe s’promʼner comme un voleur.

Faut faire un’ nouvell’ machineQu’établisse élégammentLa quantité de chopineQu’un homme a l’droit d’boire par an.

Cʼte fameus’ loi sur l’ivresseVraiment, ell’ vous pue au nez ;C’est un’ loi qui déliquesceComm’ ça que fait Jorjaunez.

Ben sûr, c’est pas ell’ qui m’gêne :Mêm’ je peux dir’ qu’vos agents,S’ils ne m’cueillʼnt pas chaqu’ semaine,Ben, ils volent leur argent.

Cett’ République est tordante :Si j’peux pas boir’ — tu boiras,La Guyane indépendanteEst là qui me tend les bras.

Enfin ! Monsieur rcommissaire,S’il vous faut tout d’mêm’ mon sang,Votre cœur n’est qu’un viscère,Vous tuez un innocent.

Là dʼssus cet homme honorableQu’avait compris mes raisons,Me dit d’m’en aller au diable.Ainsi finirʼnt mes prisons.

Libre comme feu LatudeJ’me suis donc tiré tout droitChez l’chand d’vins — par habitude —Rapport à ma gueul’ de bois.

1887

88 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources