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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse vagabonde, 1876‑1924· Cinquième partie A la manière de…

Paris

Raoul Ponchon· 114 vers

Que l’on soit Juif ou Bulgare,Qu’on vienne, sans crier gare,Des pays les moins compris,Il faudrait être malade,Oie ainsi qu’une pintade,Tout au moins de parti pris,Pour n’avouer pas qu’en sommeDe toutes celles qu’on nommeLa seule ville est Paris !

Grenade a l’Alhambra ; Nantes a ses sardines ;Bruxelles a Casteleyn et puis ses citadines ;Naples a son Vésuve et Genève son lac ;Tours ne mange son pain qu’avecque ses rillettes,Troyes avec ses andouillettesQui, comme chacun sait, ne sont pas dans un sac.

Caen a ses tripes, CologneSon eau Farina ; BologneSa mortadelle, et LyonPeut vanter à juste titreCe fier éperon au litre —Son saucisson de Lyon ;Si vous désirez connaîtreLa ville qui m’a vu naître :C’est toi, La Roche-sur-Yon !

Rouen a son préfet qu’au Havre l’on envie ;Cognac réveille un mort avec son eau-de-vie ;Du haut de Saint-Germain on voit fort bien le Pecq ;Et si Constantinople enferme ses sultanes,Perpignan en revanche étale ses Platanes ;C’est à Poitiers qu’on doit Sapeck !

Berlin, que je me proposeD’aller voir avant nivôse,A son empereur caduc ;On trouve dans BatignollesQuelques belles Espagnoles ;Auteuil a son viaduc ;Metz n’est pas beau, mais je l’aime :A la rigueur AngoulèmePeut nous parler de son duc.

Madrid dîne souvent d’un air de castagnettes ;Béziers montre aux Anglais son Plateau des Poètes ;Toulon a des attraits pour un galérien :Et Bourg, où j’ai passé mon enfance morose,Évidemment n’a pas grand chose…Mais il vaut toujours mieux qu’un pays qui n’a rien !

Orléans a son vinaigre ;On rencontre plus d’un nègreDans Alger, même au printemps ;De son château RenaissanceBlois se prévaut, et ByzanceEst morte depuis longtemps ;A Rio coule un pactole ;Toulouse a son CapitoleEt Bordeaux ses habitants.

Épinal pour nous plaire agite ses images,Et Camembert fait vivre un instant ses fromages ;Brest est fier de son port, comme du sien Cherbourg ;Laon poignarde le ciel, et l’on craint pour la luneA voir perdue en l’air, à hauteur peu commune,La cathédrale de Strasbourg !

Toutes ces villes superbesSont comme d’énormes gerbesD’édifices, de maisons ;Toutes ont des citadellesEt des clochers en dentelles,Ou tout au moins des prisons ;Toutes méritent la pomme, xJe ne dis pas, mais, en somme,C’est Paris crue nous prisons.

Paris, Paris, Paris ! Moderne Babylone,Avec Napoléon en plus, sur sa colonne ;Paris, le rendez-vous des Grecs, des Esquimaux,Où l’on entend les plus volapuques syllabesOù broutent, plus nombreux qu’en les pays arabes,De plus faméliques chameaux.

Paris a des tours très hautes ;Mais que diront donc ses hôtesLorsque de la sienne EiffelSur la multitude obscureJettera d’une main sûre,Des pastilles Géraudel ?— Ah l pourquoi si haut prétendre ?Vous n’êtes qu’un peu de cendreDans mes mains, dit l’Éternel !

Il n’est rien de plus beau parmi ce qu’on répute :Soit que je veuille aller rigoler sur la Butte,Où la Goulue hier savamment gambillait,Soit que je veuille encor, du haut de mes croisées,Regarder les Champs-ÉlyséesS’illuminer le soir du Quatorze Juillet.

Paris est rempli de marbres,Et Paris compte autant d’arbresQue la forêt de Bondy ;Il a toujours les mains prêtes,Sans cesse il donne des fêtesPour l’infortuné Midi ;Et s’il se rince l’oreille,C’est avec cette merveilleLa musique du Mahdi.

Paris l’emporte autant dans sa grâce suprême,Sur les autres cités, qu’un géant sur moi-même ;Paris plus que toute autre ville a des voleurs ;Et l’égout collecteur y répand son haleineComme au printemps béni le soleil sur la plaineRépand un déluge de fleurs.

Athènes est sa marraine.Les Prussiens sur cette reineFrottent leurs mûmes hideux,Mais Paris, ô Charlemagne !Les emmène à la campagne ;Paris se fout pas mal d’eux ;Cette ville sans pareilleSerait un autre MarseilleS’il en pouvait être deux !

1887

114 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources