La muse vagabonde, 1876‑1924· Cinquième partie A la manière de…
Mimi pinson
Mimi Pinson est une blonde.
Une blonde que l’on connaît.(A. de Musset.)
Tant crue vos artères aortesJoueront, libres comme le vent,Que votre cœur battra souvent,Bref, puisque vous n’êtes pas mortes,Pèlerines de cinq-Louis(Pardonne, Blanche de Castille !)Allez, allez, ô jeunes filles,Voir à Montmartre si j’y suis.
Sur tous les quartiers de la terreLequel l’emporte ? Il est certainQue c’est le vieux quartier Latin :Tel le diamant sur le verre ;Les jeunes gens y sont instruitsEt brûlants comme des torpilles ;Allez, allez, ô jeunes filles,Voir à Montmartre si j’y suis.
Il n’est pas une CannebièreSous un ciel plus attiédiOù l’on trouve plus de Midi ;Et nulle part non plus la bièreN’est faite avec de meilleur buis,De ce buis dont on fait les quilles.Allez, allez, ô jeunes filles,Voir à Montmartre si j’y suis.
L’air y souffle toujours amène :C’est à croire qu’en ce beau lieuEn toute saison le bon DieuEst le caporal de semaine ;Quant aux femmes, tu les réduisAinsi que de simples Bastilles.Allez, allez ô jeunes filles,Voir à Montmartre si j’y suis.
Là donc brillait comme une perleMimi Pinson (pas de corset),Et quoi qu’en dise A. de Musset,Elle était brune comme un merle ;Et sage, au point que dans ses nuitsElle enfilait… Quoi ? des lentilles.Allez, allez, ô jeunes filles,Voir à Montmartre si j’y suis.
Un soir qu’elle faisait l’étroite,Vint à passer un beau berger ;Il avait l’accent étrangerQue l’on a sur la rive droite,Des yeux tout autour, pas trop cuits,Et vantait for ses spopondrilles…Allez, allez, ô jeunes filles,Voir à Montmartre si j’y suis.
Malgré qu’il fût assez bel hommePour être aimé pour ses beaux yeux,Afin de la séduire mieuxIl lui donna la forte somme.Elle, au bout de quelques déduits,Devint madame de Montilles.Allez, allez, ô jeunes filles,Voir à Montmartre si j’y suis.
La Butte était lointaine et sombre,Les étoiles brillaient en chœurSur l’église du Sacré-Cœur.C’est là qu’on rencontra leur ombre ;La ville avait éteint ses bruits,Les rossignols hurlaient leurs trilles.Allez, allez, ô jeunes filles,Voir à Montmartre si j’y suis.
Pendant ce temps, ses sœurs jalousesNe dormaient ni ne veillaient plusEt comme elle — vœux superflus ! —Désiraient se faire Andalouses ;Mais ce sont là des verts bien fruits 1Pour de georgeonesques papilles.Allez, allez, ô jeunes filles,Voir à Montmartre si j’y suis.
Mimi vivait comme un notaireRiche, bien qu’heureux en amour,Lorsque son amant un beau jourLui montra ce qu’il savait faire,Son amant Taylor, dit depuisLa Sécurité des Familles.Allez, allez, ô jeunes filles,Voir à Montmartre si j’y suis.
Il faut être naïve en diablePour se toquer comme cela,Car, le cochon, il l’étranglaEt ne trouva pas le coupable…On dit qu’il tomba dans un puitsEn voulant pêcher des anguilles.Allez, allez, ô jeunes filles,Voir à Montmartre si j’y suis.
88 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources