La muse vagabonde, 1876‑1924· Première partie Peint par lui-même
Sur l’Air de Viens Poupoule
Un jour une âme avec son corpsÉtait en désaccord :Pourquoi, disait-elle, abruti,Es-tu toujours sorti ?Cependant que moi sans raison,Je reste à la maison.A partir d’aujourd’hui, mon gas,Tu n’y couperas pas.Car je veux,Oui, Mossieu,Que nous sortions tous les deux.
— Viens, mon âme, viens, mon âme, viens !Allons, habille-toi,Sois charmante et tais-toi.Ah !Viens, mon âme, viens, mon âme, viens !Que ne le disais-tuPlus tôt, fleur de vertu.
Bientôt on les vit tous les deuxDans des lieux hasardeux.Tantôt ils prenaient un cocktailA « l’Ange Gabriel » ;Et puis chez un autre bistroC’était un champoreauSi bien que l’âme en peu de tempsEn avait son content,Et criaitEt gueulaitEt sur le corps dégueulait.
— Viens, ma crotte, viens, ma crotte, viens !Tu n’en peux plus porter,On va se pagnoter.Ah !Viens, ma crotte, viens, ma crotte, viens,Ça devait mal finirMais qui qu’a voulu vʼnir ?…
A partir de ce fameux jourPlus de joi’, plus d’amour.L’âme ne rétipola plus,C’eût été superflu.Elle vécut dans la douleur,Tout en cueillant des fleurs.Et le corps comme un vrai cochon,Comme un vrai patachon.CependantPar instantsIl faisait du sentiment :
— Viens, ma crotte, viens, ma crotte, viens !Encore que je boisJe ne suis pas en boisAh !Viens ma crotte, viens ma crotte, viens !Embrasse ton JulotLa Terreur d’Montparno !
Plus tard le corps, pris de remords,Étant sur son lit d’mort,Appela son âme et lui dit :Je suis mort, c’est fini.Si j’eus quelques torts envers toi,Allons, pardonne-moi ;Et mourrons ensemble, veux-tu ?Je serai moins f…ichu,Car sans toiLe Grand’… Quoi ?Ne voudrait jamais de moi.
— Non, ma crotte, non, ma crotte, non,Tu es trop bon vraiment,Je te trouve charmant.Ah !Non, ma crotte, non, ma crotte, non !Pos’ ta chique et fais l’mort,Moi, je veux vivre encor.
1903
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources