Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse vagabonde, 1876‑1924· Troisième partie Choses et gens

Une voix d’au-delà

Raoul Ponchon· 52 vers

Nous étions autour d’une tableDix idiots après dîner,Mais de bonne foi véritable,Qui voulions la faire tourner.

Nos mains se touchaient. Le fluideS’échappait du bout de nos doigtsEt courait dans le meuble, vuide,Comme la sève dans le bois…

Y mettant quelque complaisanceUn esprit, au bout d’un moment,Manifesta donc sa présencePar un timide craquement :

— Allons, nous sommes ridicules !Fit un, mécréant. — Attendez,Dit un autre, moins incrédule,Nous allons toujours demander :

— Pauvre âme errante et lamentable,Si tu veux nous dire ton nom,Frappe d’un pied de cette tableUn coup pour oui, deux coups pour non.

Et nous voilà penchés sur elle,Anxieux, et tendant le cou ;Et la table surnaturelleFrappa distinctement un coup.

Alors, sans perdre une minute,Nous convînmes de l’alphabetD’usage, alors qu’elle, encor mute,De nos fluides s’imbibait.

Aussi vrai comme je respire,Voici ce qu’elle répondit :— Je ne suis autre que Shakespeare.— Souffre ! fît chacun, interdit.

— Eh bien ! puisque tu es Shakespeare,Sache que l’on voit de nos joursDes gens qui te trouvent — sort pire !— Même indigne du prix Goncourt.

Certains critiques exécrables— Sont-ils vraiment de bonne foi ? —Disent que tes incomparablesChefs-d’œuvre ne sont pas de toi…

Ceux-ci les attribuent à Chose,A Machin, ceux-là. L’on ne saitAuquel entendre et l’on en glose !(Adhuc sub judice lis est)

Tu vas donc nous ôter d’un doute,On ne saurait mieux s’adresser,Et nous dire, une fois pour toutes,Ce que nous devons en penser. »

Alors cet esprit de ShakespeareNous ahurit d’un mot anglaisQue je pourrais bien vous traduireEn cinq lettres — si je voulais.

1921

52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources