La muse vagabonde, 1876‑1924· Troisième partie Choses et gens
Mardi gras
A mon ami Charles Aspol, habitant de Cette.
Sapristi ! qu’il fut maigreCe dernier Mardi Gras !Qu’il fut gris, qu’il fut nègre,Raplaplat, putatras !
Sous un ciel aussi terne,Aussi dreyfusienQu’au sein d’une lanternePeut l’être un bran de chien,
J’ai vu, navrant nos rues,Un cent de balochards,Six quarterons de gruesEt de veaux sur des chars,
Drapés en des guenillesMûres pour le lavoir,Et se targuant de quillesQui faisaient mal’à voir.
Des Vénus aux carottes,Des mousquetaires grisQui faisaient dans leurs bottes,Et pour le même prix
Toutes ces loques louchesSe grouillaient, gambillaientAinsi que font les mouchesVers le mois de juillet.
Animant cette crasseDe tontaine tonton,C’était du cor de chasseEt c’était du piston ;
Car il n’est pas de fête,Tu le sais, mon fiston,A moins d’être imparfaite,Sans cor et sans piston.
Or pendant que ces singesDésobligeaient nos nezEn remuant, des lingesTrop longtemps boucanés,
Les carosses eux-mêmesTramés couci-couciPar quelques rosses blêmesÉcrasaient sans merci
Cent piétons absurdes,Vingt chienlits obscurs :Dix clowns, seigneurs ou Kurdes,Sept Polonais, trois Turcs.
Et tous ceux en voitureConspuaient ceux à piedEncor que leur vêtureFût du même fripier.
Pour trancher la querelleVoici-t-il pas pleuvoirNeige fondue et grêle,Mes enfants, fallait voir !
Grands dieux ! Quelle débâcle !Celle à Zola n’est rien.Jamais plus laid spectacleN’ahurit un chrétien.
Les confetti, la pluieFirent de Paris tôtUne soute de truieA couper au couteau.
Ce fut tôt une boueMi-noire et rose-mi,Une infâme gadoue,Où pataugeait, parmi,
La foule ambulatoire,Qui d’ailleurs s’en fichait,Si bien qu’on eût pu croireDu vomi qui marchait…
Maintenant, mon vieux Charle,Peut-être tu crierasParce que je ne parlePeu ni prou du bœuf gras ?
Pauvre habitant de Cette,Des voitures rangé !Depuis belle luretteLe veau d’or l’a mangé.
1898
76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse vagabonde, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 1947· Sources