Pommes d’ève, 1874· Lisbeth
33. L’adieu
A Madame L. de…
Il jouait aux échecs avec le vieux notaire.Dans l’angle du salon, à quelques pas, derrière,J’étais assis près d’elle et je causais, tandisQu’elle coupait un livre envoyé de Paris.Je devais la quitter, repartir pour la villeDès l’aube, au lendemain, et dans mon cœur fébrileJe sentais la douleur sourdement s’allumer,Car j’aimais cette femme autant qu’on peut aimer ;Toutefois mon amour était d’elle ignorée.Pendant notre entretien, durant cette soirée,Son livre par hasard sur le tapis glissa ; —Soudain elle prévint mon geste et se baissaPour le reprendre à terre. Or, comme ainsi penchée,Par mégarde, elle était de moi plus rapprochéeEt qu’avec bruit sa robe effleurait mon genou,Un frisson courut mon être, je devins fou ;Et je mis un baiser sur sa bouche entr’ouverte.Je la vis chanceler et retomber inerteSur sa chaise en fermant les yeux ; son front charmantSe couvrit de pâleur, et moi, dans ce moment,Je serais mort avec ivresse. Une secondeD’angoisse et de terreur, qui me parut un monde,Passa cruellement. Elle rouvrit les yeux,Pourpre, et dans son regard furtif et radieux,Je surpris le pardon d’une femme offenséeEt le vague soupçon d’extase commencée.
Et nous restions muets, le cœur brisé, content ;Quand l’autre, qui venait d’être mat à l’instantSe retournant vers nous, me dit, d’un ton de blâme :« Voyons, rêveur, ce soir, vous négligez ma femme ! »
Paris, 1871.
30 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pommes d’ève, Paris, impr. de J. Claye, 1874· numérisation gallica.bnf.fr· Sources