Pommes d’ève, 1874· L’Attente
1. L’Attente
Elle m’avait promis de venir à la bruneMe voir, et j’attendais éveillé la Fortune ;Elle m’avait dit : « Je viendrai. »Des fleurs étaient partout, de tous côtés des roses,J’avais au loin chassé les souvenirs moroses,Heureux, de ma joie assuré.
Pour voir ses blonds cheveux, pour voir son regard tendre,D’azur voilé, pour voir son doux front, pour entendreLe son de sa voix, et le bruitDe son rire enfantin, pour sa grâce de femme,Pour elle ! Ce jour-là, j’avais comme mon âmePavoisé mon humble réduit !
J’attendais, je disais : Quelques heures encore,Et sous mon toit paré comme un rayon qui dore,Joyeuse, elle entrera soudain ;Sans doute elle viendra par l’allée étouffée,A petits pas, faisant avec ses pieds de fée,Crier le sable du jardin !
J’attendais,l’heure vint ; mais l’heure vint, sans elle !Et sur mon gîte en deuil battant sept grands coups d’aile,Elle passa, sans s’arrêter ;— Et tout triste, songeant à l’ivresse promise,Seul, devant les bouquets, devant la table miseJe me suis pris à sangloter !
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pommes d’ève, Paris, impr. de J. Claye, 1874· numérisation gallica.bnf.fr· Sources