Pommes d’ève, 1874· Lisbeth
48. Le Sacrilège
A mon ami Édouard Vignes
Près de l’immense mer la divine statue,Belle de chasteté, pâle, demi-vêtue,Songe, placée au bout du solitaire bois.La Diane de marbre, aux rayons de la lune,Écoute le flot vert qui pleure sur la dune ;Ses flèches d’une main, de l’autre son carquois.
Soudain un pas rêveur sur le sable résonne ;Licophron apparaît et Diane frissonne.Le beau chasseur s’arrête et contemple d’en basLa pudique déesse à ses yeux assoupie,Et, d’amour égaré, pris d’un désir impie,Gravit le piédestal pour l’étreindre en ses bras.
Il s’approche, il l’enlace et d’un baiser d’ivresseS’apprête à la souiller ; quand soudain la déesse,Jetant flèches, carquois, à cette impureté,L’enferme tout à coup entre ses bras de neigeEt brise sur son sein sa tête sacrilège ; —Puis, bras croisés, reprend son immobilité.
Étreignant convulsif sa maîtresse de marbre,Lui, demeure accroché comme aux branches d’un arbre,Ayant l’immensité de la nuit pour tombeau !Les mouches par essaims mangent son corps verdâtreEt bientôt, au soleil, sur le beau sein d’albâtre,Lentement il pourrit, becqueté du corbeau !
Les passants depuis lors évitent cette grève,Et chaque soir le vent, quand la lune se lève,Dans les bras de Diane agitant le pendu,Fait gémir le squelette et murmure sans cesse :« Licophron a voulu profaner la déesse,Licophron à jamais restera suspendu. »
30 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pommes d’ève, Paris, impr. de J. Claye, 1874· numérisation gallica.bnf.fr· Sources