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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Pommes d’ève, 1874· Lettre

53. Lettre à mon frère

Georges de Porto-Riche· 86 vers

Frère, depuis ce jour où la sainte CommuneNous fit au mois de mars déguerpir à la brune,Nous sommes séparés ; et je trouve aujourd’huiQu’un voyage trop long charge le front d’ennuiLorsque l’on porte seul sa morose pensée.Nice est belle pourtant ; et la maréchausséeNe se plaignit jamais d’y manquer de travail.Nice est une Italienne indolente et charmeuseQui danse, fait l’amour, et qui, parfois quinteuse,Donne un coup de poignard comme un coup d’éventail.On assassine ici comme on lit la gazette.Les bruns lazzaroni savent très-bien, le soir,Au flanc du bon Français tailler la côtelette.En somme, ce pays est agréable à voir :On y vend le soleil un peu trop cher peut-être ;Il y vente parfois, il y fait un peu chaud ;On y croise à tout pas le soldat et le prêtre ;On peut y rencontrer et le bourgeois nigaud,Et ces hommes d’État, et ces gueux en liesse,Et ces brigands polis qui poussent dans Lutèce ;Mais,’malgré tout, mon cher, j’adore son ciel bleu.Ses femmes au doux front, à la prunelle en feu,Sa brise parfumée et sa mer calme et pureQui berce mon sommeil de son plaintif murmure.

Tu dois te demander ce que je fais ici ;Si je m’amuse un peu, si j’ai quelque souci.Mon Dieu, je n’en sais rien, et j’ai fait tant de chosesQue mon pauvre cerveau ne peut les contenir.Mes jours ne sont ici, ni joyeux, ni moroses,Et je suis si fluet que je ne puis maigrir.On prétend qu’enflammé pour les yeux d’une belle,Je passe nuit et jour à ses divins genoux,Et que le soir venu, lorsque le temps est doux,Sur une barque en mer, j’entraîne ma donzelle.On prétend, on prétend ! — que sur le vert tapisJe suis venu jeter le pain d’une famille.Celui qui dit cela mérite qu’on l’étrille.C’est faux ; et je suis sûr que c’est là ton avis.Il est vrai que je fus quelquefois en gondoleQuand la chaste Phœbé souriait à la mer,Mais, sans être escorté de femelle frivole :Je hais ce sexe impur, — c’était pour prendre l’air.Il est vrai que je vis un jour à la roulettePérir tous mes louis, pour trop d’ambition :Mais quand dans le panier tomba leur blonde têteJe m’enfuis, tout navré de l’exécution.Je vins, tu t’en souviens, sous ce ciel d’ItaliePour enfanter une œuvre immortelle et sans nom.Mais pour l’instant, du moins, ma muse est engourdieMon Pégase m’a l’air de n’être qu’un ânon ;J’ai beau l’éperonner sans cesse, il est rebelle !Je rime, tu le vois, abominablement.Un fœtus cependant s’agite en ma cervelle,Mais je ne sais quel jour viendra l’accouchement !Je ne le souffle rien touchant la politique,La pauvresse, je crois, devient paralytique.Tant de sots impudents ont monté ce dadaQue ce n’est plus, hélas ! que haridelle étiqueQui, portant sur son bât la souffrance publique,Broutant par-ci par-là, s’en va cahin-caha.

Mais, toi que deviens-tu dans ce Paris, mon frère ?Te dis-tu quelquefois que je suis loin de toiEt qu’en chemin souvent je regarde en arrière,Comme si je croyais te voir derrière moi ?Te dis-tu que souvent j’ai pleuré quelques larmesEn songeant que là-bas, au foyer paternel,J’ai laissé mon vieux père, assombri, plein d’alarmesEt sais-tu que j’ai faim d’un baiser maternel ?Sais-tu bien que le ciel que j’aime à la folie,Que les verts citronniers, les baisers de ma mie,La mer au flot d’azur, la voile du pêcheur,En le faisant rêver n’ont pas empli mon cœur ?Sais-tu bien que je songe aux têtes juvénilesDe nos petits neveux ; qu’hier sur le trottoir,J’écoutais, tout ému, les plaintes si fébrilesDe cet air de Norma que tu jouais le soir ?Non ; tu n’es qu’un ingrat Tu n’as l’âme bercéeQue par ton clavecin où chante ta pensée,Le reste importe peu ! Monsieur de Sans-Souci,Riez, continuez. Moi, je m’arrête ici.

Tu me pardonneras cette prose rimée.Si la langue se plaint d’être trop abîmée,Tu diras que chacun lui donne un coup de pied,Qu’elle peut bien mourir, puisque tout agonise,Que je fais comme tous : je noircis du papier,— Et que l’on peut avoir son heure de sottise.

Nice, 1871.

86 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pommes d’ève, Paris, impr. de J. Claye, 1874· numérisation gallica.bnf.fr· Sources