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un seul est le mot juste.

Pommes d’ève, 1874· Lisbeth

30. Lisbeth

Georges de Porto-Riche· Ballade· 64 vers

A mon ami Henri Herbault

Que porte donc Lisbeth ? Elle est pâle et tremblante.Glissant le long des murs du village qui dort,Aux rayons de la lune, elle sort chancelante. —Le paquet de Lisbeth contient un enfant mort.

L’enfant vivant, Lisbeth était déshonorée ;On aurait su demain qu’elle avait un amant ;— Aussi, quand l’enfant vint, à son vagissementLa mère l’étouffa d’une main égarée.

Alors elle a quitté son lit souillé de sang ;Et, dans son tablier emportant sa victime,Vers le vallon désert, fiévreuse, elle descend,Pour enterrer sa honte, ensevelir son crime !

Haletante, elle marche et franchit le hameau.Le sang du nouveau-né dont le linge ruisselleS’écoule goutte à goutte et marche derrière elleLa malheureuse court avec son lourd fardeau !

En désordre, sein nu, la tête découverteEt de ses poings crispés tenant le tablier,Longtemps elle chemine au bord de l’onde verteEt tout à coup s’arrête au pied d’un peuplier.

La lune s’est voilée et le roseau soupire ;Les vieux ormes touffus sont seuls à l’horizon.Lisbeth sent vaguement revenir sa raison ;Le village est bien loin, la coupable respire !

Elle met l’enfant mort sur le bord du chemin,S’apprête à l’enfouir, déjà se croit absoute ;Quand, soudaine, invisible, une terrible mainLa force à le reprendre, à refaire sa route !

Un archange vengeur la pousse devant lui.Du sang, humide à terre, elle reprend la traceEt, pas à pas, hagarde, en son chemin repasse. —Les bois sont réveillés et déjà l’aube a lui.

Le zéphyr fait trembler les pâquerettes blanches :Et les saules rêveurs s’inclinent sur les eaux ;Les genêts sont en fleur et, posés sur les branches ;« Que porte donc Lisbeth ? » gazouillent les oiseaux.

Sa Conscience en pleurs apparaît devant elle.Lisbeth marche et, les pieds meurtris par les cailloux,Cherche en vain pour prier à tomber à genoux :Un glaive flamboyant dans les reins la harcèle.

Allons, passe le val, le village est devant ! »— L’ange envoyé du ciel la tient dans ses tenailles.Elle veut reculer, elle marche en avant,Et la peur de la mort descend dans ses entrailles !

« Livide, elle gravit le vallon solennel ;Et, sentant sur son front peser la main divine,Sous les ormes touffus, demi-morte, chemine,Sans pouvoir déposer son fardeau criminel !

« Plutôt que de chercher le plaisir éphémère,O femme qui gémis à travers la forêt,Pourquoi n’es-tu restée à l’ombre de ta mère.Jeune fille candide et filant ton rouet ! »

— Folle, cheveux au vent, stupide, convulsée,Lisbeth va comme un spectre échappé du tombeauEt, résistant toujours, revient vers le hameau,Lentement, par le bras mystérieux poussée !

Son aspect met soudain le village en émoi ;Les enfants qui jouaient accourent des charmillesEt, la pudeur au front, toutes pâles d’effroi :« Que porte donc Lisbeth ? » disent les jeunes filles.

Et la pauvre Lisbeth que ronge le remordTraverse le hameau, sans que son pas faiblisse ;Puis, muette, devant la maison de JusticeS’agenouille et pleurant dépose l’enfant mort.

64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pommes d’ève, Paris, impr. de J. Claye, 1874· numérisation gallica.bnf.fr· Sources