Tout n’est pas rose, 1877
L. En Bretagne
Oh si vous demandez au Ciel un noir recueil !Voyageur, voyageur si la pensée en deuil,Vous cherchez vainement pour soulager votre âmeOu vous soustraire un jour à cette vie Infâme,Un pays sombre, triste, à votre cœur pareilQuand la mer sera basse, un matin sans soleil,A l’aube, quand le jour est encore assez terne,Partez de Pennmarck, marchez vers Audierne !Tournez le dos aux champs, aux hameaux, aux clochers,Et descendez la côte en suivant les rochers ;Allez droit devant vous, allez dans votre rêve !Et devant le spectacle horrible de la grève,Malheureux, vous pourrez facilement pleurer,Blasphémer plus à l’aise et mieux désespérerLà, point de chaume au loin, point de vertes collines,Point de riants chalets festonnés de glycines,Ni barques de pêcheur, ni chants de matelot ;Mais le désert immense et le bruit seul du flot,Mais une solitude infertile et perdueDe noirs écueils au bord de la morne étendue ;Un rivage maudit, fait d’horreur et de nuit ;Quelques voiles au loin, un goëland qui fuit ;Sur un abîme, afin d’en défendre l’approche,Un calvaire en granit au sommet d’une roche ;Un ciel gris ; un vent froid ; le cri sourd de la mer ;Rien que la Thébaïde et que le gouffre amer !Quelquefois seulement, enroulé d’un vieux câble,Palmier de ce désert, un mât sortant du sable,Au lointain, près du flot, par les vents fracturé !Débris d’un vaisseau mort, sous la grève enterré,Qui, dans l’isolement qui saisit et qui navre,Morne, laisse passer son bras comme un cadavre !
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Tout n’est pas rose, Paris, CALMANN LÉVY, 1877· numérisation gallica.bnf.fr· Sources