Tout n’est pas rose, 1877
IV. Francesca
Francesca ne sait pas un seul mot de françaisEt je ne connais pas la langue italienne ;C’est un hasard qui mit ma lèvre sur la sienne,Et nous nous adorons tous les deux à l’excès.
Chaque soir, à genoux, aux pieds de mon idole,Mes yeux sur ses yeux noirs, je rêve radieux ;J’écoute de sa voix le son mélodieux,Et sur l’air inconnu je brode la parole.
Si mon front est pensif, le sien l’est aussitôt ;Quand je souris, soudain son sourire rayonne ;J’enferme dans ma main sa main blanche et mignonne,Et j’enivre mon cœur, sans besoin d’un seul mot.
Je préfère, ô Vénus ! notre amoureux mystère,Nos regards éperdus, nos silences divinsAux entretiens menteurs, aux serments faux et vains !Oui, les bonheurs muets sont les seuls vrais sur terre.
Ce qui la fait sourire ou la fait soupirer,Je n’en sais rien : je suis l’amant d’une hirondelle.Que murmure sa lèvre ? au fond que pense-t-elle ?Je l’ignore, et je suis heureux de l’ignorer.
Qui sait ? Elle est sans âme et sans esprit peut-être !Si nous nous comprenions, nous plairions-nous toujours ?J’ai sa fraîche beauté, j’ai ses jeunes amours :C’est tout ce que je veux, c’est assez la connaître.
Ses beaux yeux sont ardents, ses baisers sonnent bien :Je n’en demande pas au bon Dieu davantage ! —Nos corps, plus fins que nous, connaissent leur langage,Et la nuit sur mon cœur j’entends battre le sien !
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Tout n’est pas rose, Paris, CALMANN LÉVY, 1877· numérisation gallica.bnf.fr· Sources