Tout n’est pas rose, 1877
XXV. L’arrivée
Vidant les coupes d’or, la lèvre inassouvie,Femmes, pontifes saints, amis d’Aménophis,Tous fêtaient le grand Fta, dieu d’amour et de vie,Tandis qu’Isis, la blonde, illuminait Memphis.
De la table montait un nuage de myrrhe ;Ils buvaient, ils mangeaient ; leur bruyante gaîtéJetait son large rire aux voûtes de porphyre ;Le banquet ruisselait ivre de volupté.
Des crotales en main, une esclave thébaineDansait un pas lascif et, ses seins noirs au vent,Tordait ses flancs de cuivre et son ventre d’ébène,Les hommes frémissaient, accoudés en buvant.
Les femmes souriaient et dans leurs mains nacrées,Distraites, tourmentaient leur couteau d’or à fruit ;Les portes tout à coup s’ouvrirent effarées,Et Joseph apparut par Putiphar conduit.
La robe de byssus drapait ses attitudes,Mordu par le simoun, jauni par le soleil,Le fils du vieux Jacob, pasteur des solitudes,Entra mystérieux dans le palais vermeil.
Et son front ivoirin, son sourire mystique,Sa lente majesté, son grand œil noir ouvertAvaient la profondeur du vaste ciel d’Afrique,Et l’immobilité suprême du désert.
Calme, il posa ses yeux sur les Grands du royaume ;— Et du sang rougissait la nappe en maint endroit,Car les filles d’Égypte, à l’aspect du jeune homme,Dans leur saisissement s’étaient coupé le doigt.
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Tout n’est pas rose, Paris, CALMANN LÉVY, 1877· numérisation gallica.bnf.fr· Sources