Tout n’est pas rose, 1877
XXIV. Désir
Lorsque je recevrai sur mes lèvres altièresLe baiser de la Mort,Oh ! ne me portez pas dans les blancs cimetièresOù côte à côte on dort ;
Où, sur les tombeaux gris, des formes désoléesPoussent de longs sanglots ;Où sans cesse on entend dans les mornes alléesCrier les chariots !
Je ne veux pas avoir une dalle de marbre,Qui pèse sur mon front…O mes parents ! creusez ma fosse au pied d’un arbre,Et dans un bois profond !
Est-ce vraiment mourir d’aller poser sa têteSous un chêne, au milieuDes forêts, des oiseaux, de cette immense fête :La nature de Dieu ?
Et d’aller pour jamais écouter les murmuresDes sources et des fleurs ;Dans les bois où les uns viennent chercher des mûres,D’autres laisser des pleurs ?
Quand sonnera mon heure, oui, faites qu’on me mèneSous un feuillage ami !Je veux aller dormir au pied de quelque chêne,Où, vivant, j’ai dormi !
Là, les couples heureux, sous la ramure sombre,Diront leurs doux propos ;Et le bruit des baisers que j’entendrai dans l’ombreFera frémir mes os !
Et quand le vent des nuits arrachera des plaintesAu branchage obscurci,Le voyageur dira, saisi de vagues craintes :« Qui donc soupire ici ? »
Et si l’arbre s’emplit, comme une cathédrale,De chants mélodieux ;A genoux, tête nue, il dira, le front pâle :« Qui donc prie en ces lieux ? »
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Tout n’est pas rose, Paris, CALMANN LÉVY, 1877· numérisation gallica.bnf.fr· Sources