Tout n’est pas rose, 1877
XXXV. Le petit bonnet
La jeune femme en ses doigts rosesAgite un blanc petit bonnet :Que de rêves gais et moroses,Que de chimères, que de choses,Dans ce tulle simple et coquet !
Tandis que sa main preste et finePose au bord de l’objet charmantLa ruche blanche en mousseline,L’épouse, dont le front s’incline,Sourit et songe vaguement.
Le mari grave, assis près d’elle,Silencieux, l’air satisfait,Regarde courir la main frêle,Et suit d’une fixe prunelleL’ouvrage important qu’elle fait.
La maison veille, enveloppéeD’un mystère intime et profond ;L’ouvrière est-elle occupéeD’une coiffure de poupée ?Pour qui le petit bonnet rond ?
La lampe jette un jour timide.Tout dénonce l’ordre, le soinDans le logis simple et candide ;Et l’on distingue un berceau videQui semble attendre dans un coin.
Celle qui travaille inclinée,La jeune femme au regard pur,De pâleur douce couronnée,Est une épouse d’une année,Qui dans son sein porte un fruit mûr !
Dans quelques jours l’enfant va naître,Et c’est ce bonnet gracieuxQue doit porter le petit être ;Pensif devant ce grand peut-être,Le ménage est silencieux.
« Un premier-né ! Douce espérance !Être livrée à l’ouragan,Gémir, crier dans la souffrance,Se tordre dans la délivrance,Mais s’entendre appeler maman !
Dans son nid, dans l’ombre discrète,Il sera là, rose et vermeil !Le soir, tandis que vous, poëte,Vous écrirez, penchant la tête,Moi, je-bercerai son sommeil !
Malgré les baisers de sa mère,En arrivant, frêle arbrisseau,Il poussera sa plainte amère !Telle est ta loi, vie éphémère,Au lit de mort, comme au berceau !
Dieu paternel à la familleVa-t-il donner un gai bambin,Une espiègle petite filleAux cheveux d’or et qui babille ?Comment sera le chérubin ?
Sur quelle tête blonde ou brunePosera-t-on le bonnet blanc ?Qui sait ? Peut-être sur aucune !Que nous réserve la fortune ?…Le jeune couple est tout tremblant !
Dire qu’amour, gloire immortelle,Vaste génie, esprit profond,Frêle berceau, tombe éternelle,Jetés ensemble et pêle-mêle,Sont là peut-être en ce chiffon !…
Qui sait son rôle sur la terre ?V a-t-il abriter le cerveauDe quelque Jeanne d’Arc austère,D’un Michel-Ange ou d’un Voltaire,D’un Dante ou d’un Mozart nouveau ;
Ou couvrir la tête chérieDe celui que Dieu seul connaît,Et qui doit venger la patrie ?…Mystère, énigme, réverie !Charmant, charmant petit bonnet !…
75 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Tout n’est pas rose, Paris, CALMANN LÉVY, 1877· numérisation gallica.bnf.fr· Sources