Tout n’est pas rose, 1877
XXXVI. Toujours
L’un à l’autre inconnus, froids, pesants, le cœur vide,Étain, cuivre, ils sont là, dans le creuset avide ;Pour unir leur destin, pour mêler leur fluide,N’attendant que la flamme et le souffle d’un dieu.Le creuset tout à coup rougit, bouillonne et fume ;Le métal embrasé monte, tournoie, écume ;Et le cuivre et l’étain, dont l’âme alors s’allume,S’enlacent, fous d’amour, dans le cratère en feu.Ils bondissent en rut, éperdus, sans entrave ;Se tordent convulsifs et, panthères de lave,S’étreignent, délirants, dans la cuve qui bave ;Leur baiser mord, rugit ; leur voix gronde au dehors ;Ils roulent furieux et bouche contre bouche ;On ne voit plus déjà qu’un seul être farouche…Fondeur ! Laisse tomber, épuisés sur leur couche,Ces deux amants liés : statue au divin corps !
A jamais l’un à l’autre en cet airain suprême,Chair de sa chair, disant leur éternel « Je t’aime ! »Ils sont joints au delà de la mort elle-même,Enlacés dans la forme, étreints sous le contour.Qu’on brise la statue ou qu’on la jette aux flammes,Dans son dernier atome on trouvera leurs âmes —Maîtresse qui me tiens dans tes serres infâmes !Ces métaux sont nos cœurs, ce bronze est notre amour !
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Tout n’est pas rose, Paris, CALMANN LÉVY, 1877· numérisation gallica.bnf.fr· Sources