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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tout n’est pas rose, 1877

XXVII. Nocturne

Georges de Porto-Riche· 48 vers

J’ai porté dans les champs mon cœur triste et mystique.J’ai fui le piano, l’amour, la politique ;Et la nuit au hasard j’erre silencieux.Les fleurs ont des parfums, le ciel est radieux ;Sous la veilleuse d’or qui brille et se consume,Les monts enveloppés de leur manteau de brume,Posés sur les prés verts comme sur un tapis,Dans leur chambre- d’azur sommeillent accroupis ;Papillon de l’éther, l’étincelant bolideVa d’une étoile à l’autre et s’envole rapide ;Tout se tait dans l’espace et la création,Et la douce Phœbé regarde Endymion.Fiévreux, pressé, sans but, je vais, avec ivresse ;Quelquefois seulement dans l’ombre enchanteresse,Un bruit imperceptible, étrange, sourd, charmant,Et qui semble venir du profond firmament,Arrive à mon oreille et fait que je m’arrête,Comme si j’entendais au-dessus de ma têteLe pas mystérieux du semeur éternelQui jette ses grains d’or dans les plaines du ciel ;Ou comme si, dans l’air, dans les clartés paisibles,J’avais surpris le vol des âmes invisibles,Qui vers les nouveau-nés glissent, selon leur sort,Et passent, descendant sur la terre qui dort !

Oh ! j’ai de ces désirs qu’on a dans le jeune âge,Et je voudrais là-haut entreprendre un voyage ;Me promener un peu dans le chemin lacté ;Prendre au vol en ma main, lorsqu’il siffle emporté,L’aérolithe en feu qui sillonne le mondeComme une pierre d’or qui jaillit d’une fronde ;Voir Vénus pâle et belle et qui sourit toujours,Bien placide vraiment pour l’astre des amours ;Sirius qui scintille au loin comme une braise ;Saturne, ce Scapin qui tourne avec sa fraise ;Et tous ces univers si rêveurs, si frileux,De l’éther flamboyant poëtes nébuleux !Je voudrais dire un mot au Soleil, à la Lune ;Ravir un peu de neige aux glaciers de Neptune ;Donner avec amour le baiser fraternelAux doux morts exilés dans une île du ciel ;Dompter une comète et, grimpé sur sa queue,Dans l’océan d’azur, sur la surface bleue,Côtoyant Jupiter, Uranus, Orion,Une lyre à la main, voguer comme Arion ;Ou monté sur le char brillant de la Grande Ourse,Faire au delà des cieux une lointaine course,Voir l’effet que produit, d’en haut, la terre, en bas ;Et causer avec Dieu que je ne connais pas !…

48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Tout n’est pas rose, Paris, CALMANN LÉVY, 1877· numérisation gallica.bnf.fr· Sources