Tout n’est pas rose, 1877
XXVIII. La pauvre mère
Comme le vent ce soir se plaint dans la forêt !.
Au chevet d’un enfant une mère pleurait :Le doux être souffrait, captif d’un mal étrange ;Mais la mère priait en regardant son ange,Et contre le fléau, cœur patient et fort,Elle luttait de soin, de génie et d’effort,De tout ce qu’une mère en dévoûment recèle…Et comme l’écolier qui garde en sa main frêleL’oiseau qui veut au ciel s’envoler triomphant,Son amour retenait l’âme de son enfant.
La porte tout à coup s’ouvrit avec un râle :Un vieillard apparut ; il était triste et pâle.C’était l’hiver, c’était la nuit, et sans songerLa pauvre mère offrit asile à l’étranger ;Il regarda l’enfant et s’assit près de l’âtre.Or, le front appuyé sur le berceau blanchâtre,Tandis que l’inconnu marmottait quelque mot,La mère s’assoupit ; sa paupière aussitôtSe rouvrit tout en pleurs, rapide comme une aile :« Jésus ! On m’a volé mon enfant » ! cria-t-elle.
Le vieillard n’était plus assis à son côtéEt l’ange qui dormait… il l’avait emporté !
La mère sortit folle, en courant, pour le suivre.La forêt de sapins était blanche de givre,Et l’horloge tintait minuit au vieux manoir.
Au dehors, une femme, en long vêtement noir,Était là, grelottante, assise dans la neige,Qui lui dit : « Mère en pleurs qu’un désespoir assiége,Que te sert de courir ? Sèche tes yeux rougis :Je viens de voir la Mort sortir de ton logis ;Elle emporte un enfant dans les plis de sa robe,Et la Mort ne rend pas l’enfant qu’elle dérobe. »— « Oh dis-moi seulement le chemin qu’elle a pris !Je veux mon chérubin à tout prix ! » — « A tout prix ?…Je le sais le chemin de la Mystérieuse :Je vais te l’indiquer ; mais, d’une voix rieuse,Répète-moi d’abord les rêveuses chansonsQu’à ton petit enfant, comme font les pinsons,Tu chantais chaque soir pour clore sa paupière.Je m’appelle la Nuit, et, sur ton seuil de pierrePar tes mille refrains tu me charmas souvent. »— « Mon chemin La Mort va plus vite que le vent :Ne me retarde pas ; et demain dans les haies,Nuit, je te chanterai mes chansons les plus gaies ! »Mais la Nuit se taisait. La pauvre mère alors,Sanglotant et riant, deuil aux chastes accords,Dans la neige, pieds nus, les épaules sans voiles,Tordant ses mains, chanta sous le ciel plein d’étoiles !
Lorsqu’elle eut bien pleuré, lorsqu’elle eut bien chantéLa joie et le soleil et les fleurs et l’été,La Nuit cruelle dit : « Prends à droite ; pénètreDans ce bois de sapins ; avec le petit êtreY vient d’entrer la Mort.Au fond de la forêtSe croisaient deux chemins ; mais la mère ignoraitCelui qu’il fallait prendre.Or, un buisson d’épines,Sans feuilles et sans fleurs, gelé jusqu’aux racines,La regardait pleurer. « N’as-tu pas vu la MortPasser ici, buisson ? » — « Oui, dit-il, sans remord,Mais je tremble de froid, je porte à chaque brancheDes glaçons : mère en deuil ! sur ta poitrine blancheRéchauffe mes rameaux, et je t’indiqueraiLe chemin qu’elle a pris, sinon je me tairai. »La mère, dont la force était presque abattue,Étreignant le buisson à l’épine pointue,Le serra sur son cœur comme un fils adoré.Le sang à flots jaillit de son sein déchiré ;Mais, c’est un chaud soleil que le cœur d’une mère :Le buisson qui mourait sans cette étreinte amère,Arrosé de son sang et baigné de ses pleurs,Se couvrit dans ses bras de feuilles et de fleurs.
Remise en son chemin ; mais, l’âme en proie au doute,Devant un grand lac bleu qui lui barrait la route,Mourante elle arriva.Comment le traverser,Lui que le rude hiver n’avait pas pu glacerAlors elle voulut boire le lac immense ?Et s’accroupit au bord du flot. « Mère en démence !Murmura le lac bleu que berçaient les zéphyrs,J’aime depuis longtemps deux précieux saphirsQu’emprisonne l’écrin de tes blanches paupières… »— Quoi ! mes yeux ? » — « Oui, tes yeux ; fais-moi don de ces pierres,Et je te porterai sur la rive où tu voisLa maison de la Mort qui brille entre les bois. »Et la mère, arrachant les deux saphirs bleuâtres,Les jeta sans regret dans les flots idolâtres,Qui crurent, constellés tout à coup par ces yeux,Que deux astres en pleurs étaient tombés des cieux.
Le lac la souleva comme une fleur de l’ondeEt, sans même embrasser sa chevelure blonde,La porta sur la rive où brillait la maison.
Dans les bois à tâtons l’aveugle, âme en prison,Cherchait le seuil maudit, lorsqu’une main connue.Se posa tout à coup sur son épaule nue :C’était l’affreuse Mort qui, sur son sein blémi,Portait comme une mère un enfant endormi.« Quel ange t’a conduite au seuil de ma demeure ? »Dit-elle rudement. — « Je suis mère ! » — « Ton heureN’a pas sonné, va-t’en ! » — « Mon enfant ! Mon enfant !Je le veux ! Rends-le-moi ! » — « Non ; Dieu me le défend !— « Rends-moi ma chair, mon sang, mon âme !… » — « Mère austère !Regarde son destin, s’il reste sur la terre ! »Fit la Mort attendrie en lui rendant ses yeux« Qu’elle avait repêchés dans le lac radieux.La mère se pencha sur un puits, noir abîme,Et reculant d’horreur : « Peine, misère, crime ! »— « Voilà son sort : veux-tu ton ange évanoui ? »— « Non, dit-elle en tombant, mais je meurs avec lui ! »
109 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Tout n’est pas rose, Paris, CALMANN LÉVY, 1877· numérisation gallica.bnf.fr· Sources