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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La lyre héroïque et dolente, 1897· La gloire du verbe· Les mythes

L’aventurier

Pierre Quillard· 22 quatrains, alexandrins, 88 vers

A Charles Andler.

Là-haut, temple ou palais‖ dressé sur la colline,Un amoncellement‖ de blocs prodigieuxMonte : des chiens de bronze‖ aux yeux de cornalineHurlent aux quatre vents,‖ la gueule vers les cieux.

Les murs massifs,‖ coupes de portes métalliques,Sont écaillés de cuivre‖ et peints de vermillon ;Au faîte, le soleil‖ frappe de feux obliquesUn étendard taillé‖ dans la peau d'un lion.

Pacifiques, devant‖ la demeure farouche,Des rosiers rouges et‖ des lys parent le boisOù passe, inoffensive‖ aux roses qu'elle touche,L'enfant belle à dompter‖ les héros et les rois.

Le calme lumineux‖ du jour mourant caresseL'enfant grave : elle glisse‖ entre les nobles fleursAvec des gestes lents‖ d'idole ou de prêtresseQui n'a jamais connu‖ le rire ni les pleurs.

Elle va, contemplant‖ de ses larges prunellesLes vagues de forêts‖ qui ferment l'horizonEt le val où le soir‖ vêt d'ombres solennellesLe maître hérissé‖ d'une horrible toison.

C'est son père, tueur‖ de bœufs, ployeur de chênes ;Embusqué tel qu'un fauve‖ aux aguets, il attendLes voyageurs qui vont‖ vers les cités prochainesEt fait craquer leurs os‖ en ses doigts de Titan.

Puis il revient, tranquille,‖ après chaque tuerie,Courbé sous le butin‖ comme un roi triomphant,Et tandis que les morts‖ saignent dans la prairieSuspend de lourds colliers‖ au cou de son enfant.

Maintenant une nuit‖ de lune, froide et claire,Découpe le profil‖ des monts sur les chemins ;Le meurtrier fatal,‖ sans haine et sans colère,Écoute s'approcher‖ un bruit de pas humains.

Et voici qu'au détour‖ de la route moussueApparaît, radieux‖ sous l'armure qui luit,Un guerrier casqué d'or‖ qui porte une massueEt dont le manteau rouge‖ illumine la nuit.

Le Tueur, allongé‖ dans la broussaille, épieLe Héros dédaigneux‖ en marche vers la mort ;Mais celui-ci, clamant‖ vers la muraille impie,Réveille les échos‖ de la forêt qui dort :

« Je suis venu ; hors du‖ repaire, ô vainqueur d'hommes !Si tu fuis devant moi‖ je dirai que tu mens ;Mais tu mériteras‖ le nom dont tu te nommesSi tu peux m'étouffer‖ dans tes embrassements. »

— « Soit ! ta bouche saura la saveur de la terre. »Et l'antique lutteur‖ se dresse avec ennuiPour écraser d'un coup‖ de poing et faire taireL'éphèbe injurieux‖ qui parla devant lui.

Ils se prennent, poitrine‖ unie et chair mêlée,Groupe tumultueux‖ de râles et de cris :L'enfant calme regarde,‖ au fond de la vallée,Le meurtre habituel‖ du haut des monts fleuris.

Elle voit seulement‖ se mouvoir dans la plaineL'ombre du double corps‖ et des torses jumeauxEt sûre du vainqueur,‖ s'enivre avec l'haleineDes parfums langoureux‖ épars sous les rameaux.

Mais tout à coup, après‖ une clameur sauvage,Ses impassibles yeux‖ se ferment de terreur :Comme un bœuf abattu‖ dans le natal herbage,L'invincible est couché‖ sous le jeune lutteur.

Et le guerrier sanglant,‖ par les pentes ardues,Monte vers le jardin :‖ « Vous serez apaisés,O morts, je vengerai‖ vos âmes éperduesEt la victime est belle‖ et vierge de baisers.

O morts, je vais tuer‖ dans la Fille mauditeLes exécrables fils‖ qui naîtraient de ses flancs. »Il dit et vient, hagard‖ du meurtre qu'il méditeEt l'Enfant parle aux fleurs‖ et tend ses bras tremblants :

« L'Homme vous briserait‖ avec ses mains brutales,Roses que je laissais‖ fleurir et défleurir ;Un arome puissant‖ monte de vos pétales,Vos parfums sont trop doux‖ pour que j'aime à mourir.

Ma chair frissonne ;‖ sauvez-moi, fleurs protectrices.O lys, lys glorieux‖ que je n'ai pas cueillis,Je voudrais me cacher‖ dans vos étroits calicesEt refermer sur nous‖ le voile des taillis.

Au moins, versez en moi‖ vos senteurs : que j'emporteDans le morne pays‖ vos baumes précieux,O fleurs qui renaîtrez‖ lorsque je serai morte,Fleurs, éternelles fleurs,‖ fleurs égales aux dieux ! »

Elle murmure encor‖ des mots et des prièresMais le vainqueur, surgi‖ des âpres escaliers,Traîne par les cheveux‖ l'Enfant dans les clairièresEt fait boire son sang‖ aux roses des halliers.

« J'ai tué le Brigand‖ et la Magicienne,L'œuvre est bonne : luisez‖ sur ma route, astres purs ! »Et l'Éphèbe drapé‖ dans la pourpre ancienne,Se hâte dans la nuit‖ vers les monstres futurs.

Versification

Forme
22 quatrains (quatrains)
Rimes
22(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Strophes
22 quatrains
Mots à la rime
a colline / cornaline féminine, classiqueb prodigieux / cieux masculine, classiquea métalliques / obliques féminine, classiqueb vermillon / lion masculine, classiquea farouche / touche féminine, classiqueb bois / rois masculine, classiquea caresse / prêtresse féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea prunelles / solennelles féminine, classiqueb l'horizon / toison masculine, classiquea chênes / prochaines féminine, classiqueb attend / Titan masculine, non classiquea tuerie / prairie féminine, classiqueb triomphant / enfant masculine, classiquea claire / colère féminine, classiqueb chemins / humains masculine, classiquea moussue / massue féminine, classiqueb luit / nuit masculine, classiquea épie / impie féminine, classiqueb mort / dort masculine, classiquea d'hommes / nommes féminine, classiqueb mens / embrassements masculine, classiquea terre / taire féminine, classiqueb ennui / lui masculine, classiquea mêlée / vallée féminine, classiqueb cris / fleuris masculine, classiquea plaine / l'haleine féminine, classiqueb jumeaux / rameaux masculine, classiquea sauvage / herbage féminine, classiqueb terreur / lutteur masculine, classiquea ardues / éperdues féminine, classiqueb apaisés / baisers masculine, classiquea maudite / médite féminine, classiqueb flancs / tremblants masculine, classiquea brutales / pétales féminine, classiqueb défleurir / mourir masculine, classiquea protectrices / calices féminine, classiqueb cueillis / taillis masculine, classiquea j'emporte / morte féminine, classiqueb précieux / dieux masculine, classiquea prières / clairières féminine, classiqueb escaliers / halliers masculine, classiquea Magicienne / ancienne féminine, classiqueb purs / futurs masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La lyre héroïque et dolente, Paris, Société du Mercure de France, 1997· numérisation Project Gutenberg· Sources