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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La lyre héroïque et dolente, 1897· La gloire du verbe· Les mythes

Le bois sacré

Pierre Quillard· strophes variées, alexandrins, 96 vers

A Lucien Lévy

I

Resplendissante, au pied‖ du mont mystérieux,La troupe formidable‖ et blonde des guerrièresGardait, la lance au poing,‖ les farouches clairièresEt la forêt terrible‖ où sommeillent les dieux.

Et tous venaient vers la‖ ténébreuse valléeSous les casques de bronze‖ et les boucliers ronds,Vêtus de fer et d'or‖ par de bons forgerons,Tous les héros épris‖ de gloire inviolée.

Frappant le ciel muet‖ de sauvages clameurs,Tous par les nuits, par les‖ matins, par les vesprées,Ils venaient au galop‖ des licornes cabrées :« Nous verrons votre face,‖ exécrables semeurs

Des désirs, des baisers‖ et des larmes humaines ;O voyageurs hagards‖ qui hurlez dans le vent,Nos bras étoufferont‖ votre souffle vivantEt nous tuerons en vous‖ nos amours et nos haines.

Si vous ne craignez pas‖ nos glaives, approchez :Votre rire cruel‖ insulte à nos misères.O vautours, nous irons‖ vous prendre dans vos aires,O loups, nous forcerons‖ vos repaires cachés ! »

Tous se ruaient : là-haut,‖ sous les sombres ramures,Les calmes dieux semblaient‖ immobiles et sourds.Mais brandis par les mains‖ des guerrières, toujoursLes javelots stridents‖ vibraient sur les armures.

Et les héros, vainqueurs‖ de monstres, les tueursDes dragons enflammés,‖ des hydres et des strygesRoulaient honteusement‖ broyés sous les quadriges.Leurs yeux mi-clos rougis‖ de mourantes lueurs

Convoitaient les seins nus‖ des prêtresses complicesQui, méprisant leurs cris‖ et leurs râles derniers,Joyeuses, bondissaient‖ sur les rauques charniersEt tendaient vers le ciel‖ leurs mains triomphatrices.

II

Or le tumulte des‖ batailles, ce jour-là,Se tut comme la mer‖ pendant les accalmies.Sur les corps mutilés‖ et sur les chairs blêmiesLe flot d'une ineffable‖ aurore s'étala.

Un grave chant porté‖ par le souffle des brisesMontait de l'Orient‖ lumineux et charmait,Épars autour des bois‖ et du divin sommet,Le cœur moins furieux‖ des guerrières surprises :

Et l'Aède parut‖ couronné de cyprès ;Sa lyre se voilait‖ de tristes asphodèlesEt douloureusement‖ les cordes immortellesPleuraient un chant d'amour,‖ de deuil et de regrets.

« M'entends-tu dans le noir‖ abîme, ô chère morte,Irrévocable fleur‖ qu'un vent cruel emporte ?

O lumière, comme une‖ étoile qui s'enfuit,Ne briseras-tu pas‖ les chaînes de la nuit ?

O sœur des soirs taillés‖ dans de larges opales,Où sont tes cheveux d'ombre,‖ où sont tes lèvres pâles ?

Vous qui l'avez ravie,‖ ô dieux, je viens à vous,Rendez l'épouse absente‖ aux baisers de l'époux.

Je vous ai célébrés‖ dans mes strophes pieuses,O maîtres qui siégez‖ aux cimes merveilleuses :

Mais les rhythmes naissaient‖ de ses rires : rouvrezLes sources de l'amour‖ et des hymnes sacrés. »

Les guerrières des dieux‖ écoutaient comme en rêveLe doux profanateur‖ en marche vers les bois,Il passa ; les chevaux‖ s'écartaient à sa voixEt sa chair dédaignait‖ la morsure du glaive.

Autour de lui, le vol‖ des flèches susurraitComme un essaim vaincu‖ d'abeilles bienveillantesEt sans ouïr les cris‖ des vierges effrayantesL'Aède pacifique‖ entra dans la forêt.

III

Éperdument, par les‖ silencieuses sentes,Il allait ; ses regards‖ épiaient les fourrésTaciturnes : sous les‖ rameaux enchevêtrés,Nulle apparition‖ de chairs éblouissantes.

L'ombre informe, le noir‖ silence, des parfumsSauvages d'herbe fraîche‖ et de fleurs surannéesEt, confondue avec‖ les sèves déchaînées,L'innombrable senteur‖ des automnes défunts.

Il allait ; nulle voix‖ effroyable ou charmanteNe répondait, nul bruit‖ de fête ou de combats :Seul, dans les antres, sous‖ le ciel, ici, là-bas,Le frisson fauve de‖ la terre qui fermente.

Semblables au monceau‖ des feuilles sous ses pas,Ses rêves, ses désirs,‖ ses douleurs, ses penséesTombaient en tournoyant‖ dans les bises glacéesEt l'Aède comprit‖ que les dieux n'étaient pas.

Il perdit, se vouant‖ aux stupides épées,L'orgueil d'être vaincu‖ par un maître inclément,Comme les héros morts‖ frappés en blasphémantIvres d'un puissant vin‖ de gloire et d'épopées.

Et dépouillé du fier‖ rêve des dieux jaloux,Il brisa pour jamais‖ les cordes tutélairesEt descendit vers les‖ clameurs et les colères,Ainsi qu'un chasseur las‖ se livre aux crocs des loups.

IV

L'homme fut déchiré‖ par les vierges sanglantes ;La bouche d'où sortaient‖ les paroles de mielSe tut. La nuit sereine‖ enveloppa le cielEt recouvrit les morts‖ d'ombres indifférentes,

Tandis que défendant‖ le mont mystérieuxLa troupe formidable‖ et blonde des guerrièresGardait, la lance au poing,‖ les farouches clairièresOù triomphe toujours‖ le mensonge des dieux.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
21(abba) 6(aa)
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
21 quatrains, 6 distiques
Mots à la rime
a mystérieux / dieux masculine, classiqueb guerrières / clairières féminine, classiquea vallée / inviolée féminine, classiqueb ronds / forgerons masculine, classiquea clameurs / semeurs masculine, classiqueb vesprées / cabrées féminine, classiquea humaines / haines féminine, classiqueb vent / vivant masculine, classiquea approchez / cachés masculine, classiqueb misères / aires féminine, classiquea ramures / armures féminine, classiqueb sourds / toujours masculine, classiquea tueurs / lueurs masculine, classiqueb stryges / quadriges féminine, classiquea complices / triomphatrices féminine, classiqueb derniers / charniers masculine, classiquea jour-là / s'étala masculine, classiqueb accalmies / blêmies féminine, classiquea brises / surprises féminine, classiqueb charmait / sommet masculine, classiquea cyprès / regrets masculine, classiqueb asphodèles / immortelles féminine, classiquea morte / emporte féminine, classiquea s'enfuit / nuit masculine, classiquea opales / pâles féminine, classiquea vous / l'époux masculine, classiquea pieuses / merveilleuses féminine, classiquea rouvrez / sacrés masculine, classiquea rêve / glaive féminine, classiqueb bois / voix masculine, classiquea susurrait / forêt masculine, classiqueb bienveillantes / effrayantes féminine, classiquea sentes / éblouissantes féminine, classiqueb fourrés / enchevêtrés masculine, classiquea parfums / défunts masculine, classiqueb surannées / déchaînées féminine, classiquea charmante / fermente féminine, classiqueb combats / là-bas masculine, classiquea pas masculine, classiqueb pensées / glacées féminine, classiquea épées / d'épopées féminine, classiqueb inclément / blasphémant masculine, classiquea jaloux / loups masculine, classiqueb tutélaires / colères féminine, classiquea sanglantes / indifférentes féminine, classiqueb miel / ciel masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La lyre héroïque et dolente, Paris, Société du Mercure de France, 1997· numérisation Project Gutenberg· Sources