La lyre héroïque et dolente, 1897· La gloire du verbe· Les mythes
Les captifs
A Leconte de Lisle.
I
Un sage, descendant‖ de cimes inconnues,S'en allait autrefois‖ par le pays d'Assour,Et la mystérieuse‖ aurore d'un grand jourEmpourprait, à sa voix,‖ le jardin blanc des nues.
Les peuples le suivaient‖ et ne comprenaient pasQuels dieux, accompagnant‖ la marche du prophète,Candidement semaient‖ dans les villes en fêteDes lys miraculeux‖ et calmes sous ses pas.
Mais tous buvaient le miel‖ divin de ses paroles,Le miel fait de parfums‖ et de baumes puissants,Forts comme la senteur‖ éparse de l'encens,Doux comme la senteur‖ éparse des corolles.
Pour s'enivrer des mots‖ que sa bouche versait,Les laboureurs quittaient‖ le manche des charrues,Et parmi la clameur‖ des foules accouruesLe Voyant pacifique‖ et sublime passait.
Désormais, dédaigneux‖ des apparences brèvesEt des illusions‖ passagères, fermantLeurs yeux purifiés‖ à la clarté qui ment,Les hommes ouvraient l'âme‖ à la splendeur des rêves.
II
Le roi, las des lions‖ traqués dans les filets,Las des buffles saignant‖ sous la grêle des flèches,Las des femmes aux chairs‖ odorantes et fraîchesFit amener vers lui‖ cet homme en son palais :
« Vieillard, évocateur‖ des merveilles du songe,« Jongleur qui fais surgir‖ devant les yeux humains,« Dans la poussière impure‖ et vile des chemins,« Des visions de paix,‖ de gloire et de mensonge,
« Vieillard, évocateur‖ des merveilles du ciel,« Toi qui règnes, là-bas,‖ au pays du mystère,« Mon cœur royal déçu‖ par l'horreur de la terre« Aspire à la beauté‖ du monde essentiel.
« Tel que le cri plaintif‖ des tigres dans les fosses« Vient à nous à travers‖ les cloisons de la nuit,« J'entends sourdre en moi-même‖ un lamentable bruit« Malgré le mur d'airain‖ des apparences fausses.
« O vieillard, fais tomber‖ les mauvaises cloisons,« Montre-moi la campagne‖ et les arbres des plaines« Et les fleuves d'azur‖ roulant à vagues pleines« Vers le gouffre sans fin‖ des vierges horizons. »
Mais l'homme d'une voix‖ tranquille : « Que t'importe,« O roi des rois, seigneur‖ des mondes, fils des dieux,« Qui marches revêtu‖ de pourpre et radieux,« La rumeur entendue‖ au delà de la porte ?
« O maître, que veux-tu‖ de la terre et des cieux ?« Si je t'ouvre la source‖ antique de la vie,« Je n'apaiserai pas‖ ta soif inassouvie,« Et ton esprit d'orgueil‖ n'en croira point tes yeux ! »
— « Voilà beaucoup de mots inutiles, prends garde :« Ta tête pourrait choir‖ d'un coup prématuré. »Et l'homme répondit :‖ « C'est bien. J'obéirai :« Roi qui veux voir le fond‖ de l'abîme, regarde. »
Hors du temps, hors du lieu,‖ faite de pur granit,Enserrant l'univers‖ de ses noires murailles,Rauque d'un monstrueux‖ râle de funérailles,Une immense prison‖ montait dans l'infini.
Au milieu de la geôle‖ effroyable, les villesS'étageaient sous le deuil‖ des cieux ; un flamboiementD'astres sombres luisait‖ épouvantablementSur les rois, sur les dieux,‖ sur les foules serviles.
Mais une lueur d'aube‖ emperlait l'OrientDe magiques rayons‖ et d'étincelles blondes :Les hommes nés depuis‖ la naissance des mondesSe ruaient vers l'espoir‖ du soleil, en criant.
Ils allaient, éperdus‖ et fauves ; les arméesSe heurtaient sous le vol‖ sinistre des vautours ;Et les blocs de rochers‖ pleuvaient des hautes tours,Et les ailes du feu‖ nageaient dans les fumées.
Les chefs vainqueurs, avant‖ le rouge lendemain,Offraient aux dieux d'en-haut‖ les victimes tuéesEt dressaient vers la cime‖ errante des nuéesDes palais effrayants‖ tendus de cuir humain.
Sourds aux tumultes, sourds‖ aux luttes, mains unies,Regards ravis d'extase‖ et d'éblouissements,Des couples enlacés‖ de femmes et d'amantsPassaient, dans un concert‖ de tendres harmonies :
Des pétales de fleurs‖ apportés par le ventTourbillonnaient vers eux‖ dans l'ombre des yeuses :Et tous, couples d'amour‖ et hordes furieuses,Marchaient, marchaient toujours‖ vers le soleil levant.
Mais l'aube désirée‖ et les futures gloiresDe clartés décevaient‖ leurs risibles efforts,Et mourant vainement‖ pour renaître, les mortsPoursuivaient à nouveau‖ les astres illusoires.
La même nuit baignait‖ l'éternel horizon,Et de ceux qui vaguaient‖ dans la geôle des chosesEt tâchaient à s'enfuir‖ de leurs cavernes closes,Aucun ne s'évadait‖ de la morne prison.
Seuls, les sages tuaient‖ la volonté de vivre.Aveugles aux lueurs‖ que nul ne peut saisir,Ils gagnaient, affranchis‖ des chaînes du désir,Le néant ineffable‖ et la mort qui délivre.
Bienheureux qui savaient‖ la fatigue des pas,Bienheureux qui savaient‖ le mirage des astres,Bienheureux qui savaient‖ la vie et les désastres :Ils s'endormaient un jour‖ et ne renaissaient pas.
III
« La vision, vieillard,‖ est morne et ridicule :« Tu mourras. » Et le roi‖ Nabou-Koudour-Oussour,Très juste, fit clouer‖ au faîte d'une tourLa tête qui saignait‖ dans l'or du crépuscule.
Versification
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
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100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La lyre héroïque et dolente, Paris, Société du Mercure de France, 1997· numérisation Project Gutenberg· Sources