Œuvres complètes, 1625‑1660· Cantiques, hymnes, etc.
Le cantique de S. Ambroise
ET DE S. AUGUSTIN. Te Deum laudamus.
Seul monarque des cieux, le seul et le vray Dieu,Qui remplit toute chose et n’occupe aucun lieu,Pour comprendre ton nom la terre est trop petite ;Et quand l’Eglise veut celebrer ton honneur,Ou comme son Epoux, ou comme son Seigneur,Peut-elle rien chanter d’égal à ton merite ?
Ces esprits possesseurs des celestes appas,De qui l’estre impassible est exempt du trépas,Et par qui sont là-haut les vertus exprimées ;Ces chantres glorieux, en leurs sacrez concers,Ne font plus retentir en ce vaste universQue le nom trois fois saint du grand Dieu des armées.
Lorsque l’air, nettoyé par le vol des zephirs,Nous découvre ton throsne, où brillent les saphirs,Qui n’admire ta gloire et ta magnificence ?Et, quand on voit partir d’un nuage enflaméLes foudres éclatans dont ton bras est armé,Qui ne craint ta colere et ta toute-puissance ?
Dans ces grands ornemens de la terre et des cieux,Où les plus ignorans s’instruisent par les yeux,L’on connoissoit déja l’ouvrier par ses ouvrages,Quand ces douze heros que l’amour et la foyForcerent sans contrainte à se donner à toyFurent les truchemens de ce muet langage.
Ceux qui, dans les replis des siecles à venir,Lisoient ce que Sion a veû naistre et finir,Et que dans Sion mesme à peine on a peû croire,Demeurerent confus, voyant du Roy des roisLes bras victorieux estendus sur la croix,Le front couvert de boue et couronné de gloire.
Ils voyoient à leur suite, et combattre en leur rang,Ces genereux martyrs, dont les pleurs et le sangOnt l’erreur des gentils pour jamais étouffée ;Ceux qui, recompensez des maux qu’ils ont souffers,Quand la foy triomfoit des flames et des fers,Sur leur supplice mesme élevoient son trofée.
Nostre Eglise, brûlant du feu de ta splendeur,S’efforce d’égaler en cette sainte ardeurCelle qui dans le ciel ta presence possede,Et confesse, en un temps qui du temps n’est préfix,Que de l’amour du Pere et de l’amour du FilsDe toute éternité le Saint-Esprit procede.
N’es-tu pas ce monarque aussi juste que doux,N’es-tu pas ce vray Dieu qui verse dessus nousUne source de biens qui n’est jamais tarie ?Et, sans rien rabaisser de ta Divinité,Ne t’es-tu pas vestu de nostre humanitéAfin d’estre homme et Dieu dans les flancs de Marie ?
On ne voit rien en toy que de miraculeux,Ta mort mesme en la croix a des faits merveilleuxQui peuvent s’égaler à ceux de ta naissance ;Dans la mort par ta mort les cieux nous sont ouvers,De la mort par ta mort se sont rompus les fers,Et la mort par ta mort a fini sa puissance.
Son empire abbatu cede au victorieuxQu’elle voit triomfer en un corps glorieuxSur le throsne eternel, à la dextre du Pere ;Et là, nous partageant ton cœur par la moitié,Tu nous vois comme un Dieu sensible à la pitié,Tu nous vois comme un juge équitable et severe.
Permets à ta bonté de se laisser toucherAux pleurs de tes enfans, qui te coustent si cher ;Tu sais qu’aveque nous l’amour t’en solicite ;Fay-nous part du thresor dont ta mort fut le prix,Et fay que nous puissions des bienheureux esprits,En augmentant leur nombre, égaler leur merite.
Rens-nous dignes, Seigneur, d’un bien si précieux,Que la foy nous prepare au royaume des cieux,Et dont ton équité doit faire le partage ;Fay-nous y voir l’effet de ce que tu promets,Et fay qu’aveque toy nous soyons à jamaisLes justes possesseurs de ce saint heritage.
Soit que le jour se couche aux rives de Calis,Ou qu’au bord du Jourdain l’aube étale ses lis,Ta louange est toûjours chere à nostre memoire,Et l’astre dont le cours dispense les saisonsCessera de nous luire en ses douze maisonsQue nous serons encore éclairez de ta gloire.
Si, dans l’obscurité de cette douce nuit,Le demon tenebreux qui les hommes seduitNous a trouvez munis d’un courage inflexible,Fay qu’à tous ces objets ou de haine ou d’amourQue le soleil découvre en ramenant le jourôstre ame puisse encor demeurer invincible.
Que ta grace, Seigneur, soit encore aujourd’huyDes pecheurs repentans le refuge et l’appuy,Pour rendre à leurs esprits la force et l’assurance,Et fay voir au besoin, ô grand Dieu des combats !Que tu sais préserver des dangers d’ici basCeluy qui met en toy toute son esperance.
90 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources