Œuvres complètes, 1625‑1660· Cantiques, hymnes, etc.
Le cantique des trois enfans
QUI AVOIENT ESTÉ JETTEZ DANS LA FOURNAISE.
Vous tous qui sur la terre ou rampez ou marchez,Vous tous que la racine y retient attachez,Vous tous que dans les eaux on voit mourir et naistre,Vous tous qui vous lancez où se forme l’éclair,Louëz tous, dans les eaux, dans la terre et dans l’air,Le seul Estre infini de qui tout prend son estre
Esprits les plus parfaits et les plus glorieux,Que la grace et l’amour élevent dans les cieux,Admirez à jamais ces grandeurs sans pareilles,Le seul maistre de tout, qui seul est vostre Roy,Le seul qu’on ne connoist que des yeux de la foy,Vous laisse posseder ces visibles merveilles.
Faites qu’en vos concerts son nom soit reveréSur le plus haut des cieux, où l’on n’est éclairéQue du jour qui luisoit avant l’estre des âges ;Louëz-le, claires eaux, qui sur le firmamentDans un calme éternel coulez si purementAu dessus des brouillars qui causent nos orages.
Vous que sa seule grace inspire en nos esprits,Vertus de qui luy seul fait connoistre le pris,La douceur de la paix, la terreur de la guerre,Combatez pour la foy, révérez ses autels :C’est par vous que l’on voit acquerir aux mortelsLa gloire dans le ciel et l’honneur sur la terre.
Lors que, sortant des eaux, tu remontes aux cieux,Soleil, ne fais-tu pas reconnoistre à nos yeuxCe que l’obscurité nous cachoit dans son ombre ?Et, quand ta sœur essaye à nous rendre le jour,Qui n’admire la voute où la nuit à son tourVa semant comme fleurs les lumieres sans nombre ?
Esprit par qui la terre a sa fecondité,Qui redonnes aux fleurs l’odeur et la beautéEt couvres de moissons les champs les plus arides,Ren hommage à celuy dont tu tiens le pouvoirD’animer la nature, et de faire pleuvoirLa rosée en nos prez comme perles liquides.
Toy qui du jour absent conserves les appas,Et que, hors de ta sphere, on retient icy basOu brillant dans la braise ou caché sous la cendre,Fais fumer les autels de la Divinité,Dont un jour la justice, égalant sa bonté,Le fera tout en feu de son thrône descendre.
Louez le Tout-Puissant, rigoureuse saisonDont la neige et la glace, ainsi qu’une toison,Conserve les moissons, les fleurs et la verdure ;Loüez-le, ardent esté ; Loüez-le, doux printemps,Qui, redonnant là-haut le chaud et le beau temps,Redonnez icy bas la vie à la nature.
Frimas, neiges, glaçons, vents, orages, éclairs,Que produisent sur nous les caprices des airsPour nostre récompense ou pour nostre supplice,Ou quand vous arrosez les moissons de nos champs,Ou quand vous foudroyez l’audace des méchans,Faites benir sa grace et craindre sa justice.
Soit que l’astre du jour sorte du sein des eaux,Ou souffre, en son absence, aux timides flambeaux,Dans l’ombre de la nuit de reprendre sa place,Donnons à l’Eternel nos soins et nos propos,Et que nostre travail, comme nostre repos,Soit, veillant ou dormant, éclairé de sa grace.
Toy qui rens aux objets la forme et la couleur,Que la nuit confondoit dans sa sombre pasleur,Miroir du Createur, fille de sa parole,Revien sur l’horizon tes barrières ouvrir,Afin que ta clarté nous fasse découvrirLes œuvres du Seigneur de l’un à l’autre pole.
Assez l’obscurité nous a caché le jour ;Dissipe les brouillars qui, craignant ton retour,Vont sur l’aisle des vents te declarer la guerre.Veux-tu toûjours céder ta place à ces éclairsDont le feu menaçant ne luit à l’universQue quand Dieu veut punir les fautes de la terre ?
Toy qui, donnant à l’homme et l’estreet le trépas,Luy prestes et reprens ta matière icy bas,Et qui te dois toy-mesme à la toute-puissance,Ren sur tes plus hauts monts, de ce que tu produits,Dis cédres, des sapins, et des fleurs et des fruits,Des marques au Seigneur de ta reconnoissance.
Vous, ondes, la terreur des plus hardis nochers ;Vous, ondes qui, roulant du sommet des rochers,D’une marche superbe éloignez vostre source,Soit que vostre canal soit doux ou soit amer,En portant le tribut au sceptre de la mer,Honorez l’Eternel en toute vostre course.
Vos eaux, qui goute à goute arrosent les graviers,Se changeront en flots impetueux et fiers,Dans une immensité sans fond et sans pareille ;Et la lourde baleine, et les plus sourds poissons,Non moins que les daufins, seront par vos chansonsAu nom du Createur attachez par l’oreille.
Ces vents tumultueux qui grondent dans les airs,Dont la sedition étonne l’universQuand ils semblent vouloir les élemens confondre,Ne doivent empescher le concert des oiseaux,Ou volans dans les cieux, ou pendus aux rameaux,D’entendre nos accords et de nous y répondre.
Animaux fugitifs, qui, dans votre fierté,Possedez dans les bois l’heur de la liberté,Benissez les bontez qui vous y firent naistre ;Et vous qui sous nos toits demeurez avec nous,Honorez le pouvoir, si prudent et si doux,Qui vous donne la vie avec un si bon maistre.
Mais que l’homme sur tout bénisse l’Eternel :Il témoigne à luy seul un amour paternel,Dont il doit à jamais conserver la memoire ;Il le rend sur tout autre heureux et glorieux ;Pour luy seul il a fait l’air, la terre et les cieux,Les uns pour son besoin, les autres pour sa gloire.
O Sion ! que remplit de graces et de biensLe Seigneur, qui s’est fait Te protecteur des tiens,Et qui fus de la foy la premiere éclairée,Dois-tu pas t’assurer en sa protection,Et des bienfaits receus de son affectionEn garder la memoire autant que ta durée ?
Esprits qui, dans l’espoir des celestes appas,Vous estes détachez des plaisirs d’icy-bas,Qui donnez aux autels vos ans et vos services,Lors que vous élancez vostre ardente oraison,Qu’un nuage nouveau voile nostre horizonDe l’encens que feront fumer vos sacrifices.
Vous, cœurs humiliez ; vous, dignes possesseursDu repos dont la gloire augmente les douceurs,Sa bonté soit sans fin par vos voix exprimée ;Le feu dont son amour produit la charitéS’entretient dans vostre ame en une puretéQui ne produit jamais ni cendre ni fumée.
Et vous dont l’on croyoit que l’injuste destinJoindroit des plus beaux jours le couchant au matinPar un supplice exempt d’infamie et de blâme,Devez-vous pas tous trois admirer ses bontez,Qui, vous sauvant des feux où l’on vous a jettez,é vous laissent brûler que de sa seule flame ?
Confessez donc tous trois une Trine-UnitéQui, devant tous les temps, dans son éternité,Confond de tous les temps en un seul la durée ;Louez de tous les trois l’égal et seul pouvoir,Où les sens sans la foy n’ont pû rien concevoir,Où la foy sans les sens rend nostre ame assurée.
138 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources