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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Cantiques, hymnes, etc.

Le cantique de Judith

Incipite Domino in tympanis.

Racan· 130 vers

A ce coup, tambours et trompettes,Temoignez au Dieu des combatsQue, si nos craintes sont muettes,Nos triomfes ne le sont pas ;Poussez jusqu’au ciel notre joye :L’assistance qu’il nous octroyePar son équitable bontéRend’à la pauvre Bethulie,Dans la frayeur ensevelie,Le courage et la liberté.

Aprés tant d’heureuses merveilles,Que nostre voix et nostre luthConsacrent nos airs et nos veillesA l’auteur de nostre salut ;Chantons les grandeurs éternellesDe ce protecteur des fidelles,De cet ennemi des tyrans,Qui rend nostre armée invincible,Lorsque sa presence invisibleCombat au milieu de nos rangs.

Déja par tout la renomméeDu barbare et de sa fureurAvoit devancé son arméeEt rempli nos cœurs de terreur,Quand on vit fondre des montagnes,Comme torrens, dans nos campagnes,Maints formidables bataillons,Brillans de piques herissées,Plus nombreuses et plus presséesQue les épis dans les sillons.

Ils couvroient toutes nos prairiesDe chariots et de chameaux,Et dans nos rivieres tariesCampoient à l’abri des roseaux ;Dans nos fauxbourg, dans nos villages,Les feux, les meurtres, les ravages,Portoient l’effroy de toutes parts,Et déjà leurs fieres machinesS’élevoient dessus les ruinesDe nos tours et de nos remparts.

Déjà se vantoient ces corsaires,De sang et de larmes nourris,De ravir les fils à leurs meresEt les femmes à leurs maris ;Mais Dieu, qui fut nostre esperance,Rendit la force et l’assuranceAux plus timides combattans.Son bras, qui peut tout mettre en poudre,N’a pas toûjours besoin de foudrePour exterminer les Titans.

Judith, qui d’un chaste veuvageVouloit honorer son trépas,Comme un beau soleil sans nuageReprend l’éclat de ses appas,De son sein découvre les roses,Que son voile tenoit encloses,Remet ses tresses et ses neux,D’eau de parfum elle se baigne,Et laisse accorder à son paigneLes querelles de ses cheveux.

La sainte veuve de la sorteContre le tyran s’apprestoit :Elle se croyoit assez forteDes armes qu’Amour luy prestoit.Par son abord humble et modeste,Par son discours et par son geste,Meslez de crainte et de pudeur,Elle amollit ce cœur de pierre,Elle rend ce foudre de guerreSensible à l’amoureuse ardeur.

A sa veuë il est tout de flame,Et n’a plus d’autre ambitionQue d’embraser cette belle ameDans le feu de sa passion.Mais, quand dela table en sa coucheElle eut vû porter ce farouche,De vin et de sommeil pressé,Son bras seconda son courage,Et le glaive acheva l’ouvrageQue ses yeux avoient commencé.

Le tyran et son esperanceSont mis ensemble au monument ;Bethulie est en assurance,Ninive dans l’estonnement ;Et ces engeances de l’Averne,Qui pensoient avec HoloferneRetourner couverts de lauriers.Lors qu’ils manquerent de conduite,Nos enfans donnerent la fuiteAux plus braves de leurs guerriers.

Aprés cette insigne victoireQui nous rend la vie et l’honneur,Celebrons à jamais la gloireEt les merveilles du Seigneur :C’est le support de l’innocenceContre la rebelle licence ;C’est luy qui nous comble de biens ;C’est sa puissance qui tout donte,Et que jamais rien ne surmonte,Que l’amour qu’il a pour les siens.

Que donc tous les peuples du mondeReverent sans fin icy basCette Providence profondeQui donne l’estre et le trépas,Qui des astres et des planetes,Nos sourds et nos muets profetes,Regle les mouvemens divers,gui fixe l’un et l’autre pole,Et de qui la seule paroleDéfait et refait l’univers.

Son regard calme les orages ;Il fait les montagnes mouvoir,Et donne à la mer des rivagesQui la tiennent dans son devoir.Les plus durs rochers de la terreSont de cire pour son tonnerre.Egalement il a soumisL’Assyrien et le Barbare,Et contre tous il se declareL’ennemi de nos ennemis.

Malheur à ceux dont l’arroganceOpprime nostre liberté !Son foudre en sera la vengeanceEt rabaissera leur fierté.Sans fin ils expîront les crimesDe leurs desseins illegitimes,Sans estre ni vivansni morts ;Et dans un ocean de flamesLeurs remords rongeront leurs ames,Quand les vers rongeront leurs-corps.

130 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources