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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.

Le Cviiie Pseaume

Deus, laudem meam, etc.

Racan· 132 vers

Grand Dieu, qui connois l’injustice,La calomnie et l’artificeQui taxe ma fidelité,Fay voir au jour mon innocence,Pour dissiper l’obscuritéDe cette noire médisance.

Tu sais de quelle ingratitudeCes gens, nez à la servitude,M’ont perdu dans l’esprit du roy.Mes faveurs s’en vont en fumée ;Ils ne pensent jamais en moyQue pour noircir ma renommée.

L’amitié qu’ils m’avoient juréeDevoit estre plus assurée,Ayant des liens si parfaits.Je voudrois, comme ces parjuresVeulent oublier mes bienfaits,Pouvoir oublier leurs injures.

Mais l’offense que j’ay receuëD’une ame dans l’enfer conceuëNe peut s’effacer de mon cœurQue lors que je verray ce traistreSouffrir comme moy la rigueurDe la colere de son maistre.

Qu’à la face de la justice,A son discours plein d’artificeAucun n’ajouste plus de foy ;Et, pour convaincre cet infame,Les nommes puissent comme toyLire jusqu’au fond de son ame.

Qu’il meure au fort de sa jeunesse ;Qu’un estranger de sa richesseDepouille sa posterité,Et que sa miserable vefveJamais dans sa necessitéAucune assistance ne treuve.

Que sa famille vagabondePorte en tous les climats du mondeSa tristesse et son desespoir ;Et que son extréme misereLe contraigne de recevoirLe pain d’une main estrangere.

Qu’un usurier dur et corsaire,Dont la charité mercenaireSecoure au besoin l’indigent,Tapisse la place publiqueDe ces meubles d’or et d’argentDont son palais est magnifique.

Que tout le monde le délaisse,Que son malheur jamais ne cesse,Et que tout soit sourd à ses vœux ;Qu’il meure sans nom et sans gloire,Et que ses enfans avec euxPuissent enterrer sa memoire.

Que tu le prives de ta grace,Que tous les crimes de sa raceLuy soient aux enfers reprochez ;Et que cette ame de vipereY porte avecque ses pechezCeux de sa mere et de son pere.

Que le Seigneur jamais n’accordeNi pardon, ni misericorde,A ceux qui n’en ont point pour moyEt que la disgrace et l’absenceA jamais éloignent du royL’oppresseur de mon innocence.

Puisqu’il desire, en sa malice,Que ta colere le maudisse,Qu’il en soit maudit pour jamais ;Et, puisque jamais il n’aspireA la grace que tu promets,Que jamais elle ne l’inspire.

Qu’il ne soit aidé de personne,Quele desespoir l’environneComme un funeste habillement ;Qu’il brûle et jamais ne consumeDans un feu prompt et vehementD’huile, de souffre et de bitume.

Tel que d’une ardente fournaiseS’élance, au travers de la braise,Un torrent de flâme et de fer,Tel soit le bain où cet infameA jamais lave dans l’enferLes impuretez de son ame !

Puissent en de pareils supplicesA jamais expier leurs vices,Par les ordres du Roy des rois,Tous ceux dont la haine et l’envieMe veulent ravir à la foisL’honneur, la fortune et la vie !

Dieu, protecteur de la justice,Permets qu’à toy seul je m’unissePar l’amour, la grace et la foy ;Dans mon incurable souffranceJ’ay toûjours esperé de toyMon repos et ma délivrance.

Mon corps, oui, toû jours sec et blesme,N’est plus que l’ombre de soy-même,Change de place incessamment,Et, s’agitant sans intervalle,Imite, en ce prompt changement,La sauterelle et la cigalle.

Les méchans, voyant ma foiblesse,Et mon cœur, qui de la tristesseSe rend le déplorable objet,En ont augmenté leur furie,Et leur semble moins un sujetDe pitié que de mocquerie.

Sois mon protecteur, sois mon maistre ;Fais à ces ingrats reconnoistreLa force dont tu me défens,Et que tes grandeurs éternellesSavent proteger tes enfansEt confondre les infidelles.

Je ne crains point leur médisance,Lors que je puis en ta presenceTémoigner ma fidelité ;Et veux, quelque mal qui m’avienne,Rire de leur calamitéAinsi qu’ils ont tait de la mienne.

Si jamais leur troupe ennemieEst couverte de l’infamieQu’elle vomissoit contre moy,Alors en ton nom mes penséesDessus les aisles de la foySeront jusqu’au ciel élancées.

Elles diront que ta puissanceEst le support de l’innocence,Qu’elle ne l’abandonne point,Et que, malgré l’ire et l’envie,Tu sais conserver de ton ointL’honneur, la fortune et la vie.

132 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources