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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.

Le Cxiiie Pseaume

In exitu Israel de Egypto, etc.

Racan· 120 vers

Quand le sang de Jacob eut, sous la servitudeQue les tyrans du Nil luy rendirent si rude,Accompli les longs ans qui lui furent prefix,Sion, qui jouissoit d’un bonheur sans exemple,Vit en foule remplir sa tribune et son templeDes captifs qui sortoient des prisons de Memphis.

La mer fuioit devant leur sainte colonie,Quand Dieu la retira de cette tyrannie,Où jamais le Soleil ne leur fit de beaux jours :Et soit pour admirer leur genereux prophete,Ou pour favoriser son heureuse retraite,Les ondes du Jourdan rebrousserent leur cours.

Quand le Nil entendoit les peuples de sa riveRegretter cette troupe heureuse et fugitive,Dont le Dieu de Jacob se fit le conducteur,Dans la fin des ennuis dont elle fut la proyeLes montagnes sautoient, pour témoigner leur joye,Ainsi que des brebis autour de leur pasteur.

Pourquoy, mer, à l’abord d’une troupe si sainteTe voyons-nous fremir et t’enfuïr de crainte,Toy qui la mets au front des plus fiers matelots ?Ettoy, Jourdain, l’honneur de la plaine Idumée,Qui te fait retarder ta course accoustuméeEt fendre dans ton lit le crystal de tes flots ?

Qui vous faisoit sauter, orgueilleuses montagnes,Quand le Dieu de Jacob entroit dans vos campagnes ?Estoit-ce par son ordre, ou par estonnement ?Les secrets du Seigneur sont incomprehensibles :Pour se faire honorer des choses insensibles,Peut-il pas leur donner l’âme et le mouvement ?

Toute la terre tremble à sa seule menace ;Il donne aux plus hauts monts à jamais la bonace,Audessus des brouillars et des vents inconstans,Et des plus durs rochers fait jaillir des fontainesDe qui les flots, lassez de courir, dans les plaines,Sur des lits de pavots, dorment dans les estangs.

Soit qu’il verse la manne ou qu’il lance la foudre,Soit qu’il brise nos fers et fasse dans la poudrePrecipiter l’orgueil des fronts imperieux,Sa bonté dans la paix, son pouvoir dans la guerre,N’ont pour but principal, au ciel et sur la terre,Que de rendre son nom à jamais glorieux.

Mais, Seigneur, quand tagrace obtient deta puissanceDe redonner aux tiens leur premiere innocence,Et les rendre aux combats heureux et triomphans,Ne fais-tu pas connoistre à la troupe infidelle,Que du plus haut des cieux ta bonté paternellePrend encore ici-bas le soin de tes enfans ?

Du metal inutile, autant comme il est rare,Que le soleil à peine en dix siècles prepare.L’aveugle idolatrie en fait ses plus beaux dieux ;Et, si quelque beauté brille en cette matiere,L’astre dont il la tient doit-il pas sa lumiereAu seul Dieu tout-puissant qui regne dans les cieux ?

Ces images qu’en vain on croit estre animées,Et ces bouches que l’art tient à jamais fermées,Par le silence seul répondent aux mortels.Leurs yeux ne peuvent voir les vertus ni les crimes ;Pour eux, et non pour eux, on pare les victimesQue le peuple idolatre offre sur leurs autels.

C’est en vain que, pour plaire à ces sourdes idoles,Nous accordons nos luts, nos chants et nos paroles ;Dans leurs temples en vain on fait fumer l’encens :Ces parfums, ces concerts, ces aimables merveillesQui charment l’odorat, qui charment les oreilles,De leurs plus doux apas ne touchent point leurs sens.

Les timides mortels qui craignent leur justiceFont en vain, pour avoir leur deïté propice,Offrande sur offrande aux autels entâsser.Si ces dieux ont des mains, ces mains sont inutilesQui, ne pouvant jamais estre autres qu’immobiles,Ne nous peuvent punir ni nous recompenser.

Leurs jambes et leurs pieds, toûjours en mesme place,Ne sont que les piliers de leur pesante masse,Qui ne sçauroit sur eux ni marcher ni courir ;Elle n’a point de voix pour répondre à nos plaintes,Et dans nos déplaisirs, nos dangers et nos craintes,Ne se pouvant mouvoir, ne nous peut secourir.

Dans l’abus general de ces riches statuesQu’ont l’art, l’or et la soye à l’envi revestuës,Et dont le vain pouvoir s’est rendu si fameux,Que ceux dont les erreurs nos veritez ignorent,Et qui de ces faux dieux les images adorent,Puissent estre à jamais immobiles comme eux.

Mais ceux que le Seigneur de ses graces éclaire,Ses dignes serviteurs, qui dans le sanctuaireOffrent à ses autels leur pure affection,Couleront tous leurs jours sans ombre et sans nuage,Et peuvent s’assurer, au plus fort de l’orage,De se mettre à l’abri de sa protection.

Le Monarque des cieux, qui par tout nous regarde,Est l’éternel support et l’éternelle gardeDe ceux qui dans ses loix bornent leur volonté,Et dont l’esprit devot, desireux de luy plaire,Le sert comme son Dieu, l’aime comme son père,Et, craignant sa justice, espere en sa bonté.

La foy de leurs ayeuls, dont leur ame est suivie,Avecque la raison vient éclairer leur vie.Si-tost que de leur mere ils quittent le giron,Il benit leurs desseins, il benit leur fortune,Et benit avec eux d’une grace communeLes peuples d’Israël et les enfans d’Aaron.

Pour vous, sages Hebreux, sa main est liberale ;Aux grans comme aux petits elle est toûjours égale,Elle donne à chacun ce qu’il a merité ;Toûjours elle travaille et jamais ne se lasse,Et ce mesme pouvoir qui vous comble de graceComblera de bonheur vostre posterité.

Vous estes les eleus du Redempteur du monde ;Vous sentirez l’effet de sa bonté profonde.Le Monarque éternel vous aime plus que tous :Vous marcherez là haut sur ses grans luminaires.La terre est le sejour des ames ordinaires,Mais le ciel le sera du Seigneur et de vous.

Dieu n’entend point chanter ses louanges celebresA ceux qui, loin du jour, sont bannis aux tenebresQu’appreste sa justice au gouffre des enfers ;Mais vous qui sur la terre admirez ses merveilles,Tandis que vous vivrez, vous emploirez vos veillesA louer le pouvoir qui vous tira des fers.

120 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources