Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Cxlve Pseaume
Lauda, anima mea, Dominum, etc.
Mon ame, il s’en va temps de penser à la mort ;Il te faut de Dieu seul esperer ton support,En ce dernier moment si doux et si funeste.Ces rois que comme luy nous servons à genouxN’ont pas plus de faveur dedans la cour celesteQue les moindres de nous.
Ils n’ont de majesté qu’en nostre opinion,Ils n’ont d’autorité que par nostre union,Ils ne sont élevez que sur nostre bassesse ;Et, quand leurs legions défont leurs ennemis,Ne doivent-elles pas leur force à la foiblesseDont on leur est soûmis ?
Ils naissent comme nous esclaves du trépas,Un mesme ciel que nous les domine ici-bas,Ils courent à leur fin par une mesme voye ;Ce neant où la mort les bannit sans retourEst le mesme neant qui dans l’or et la soyeLes a produits au jour.
Ces devoirs, ces honneurs, qu’on rend à leurs tombeaux,Ce superbe convoy precede de flambeaux,Qui va d’un pas égal sans que rien l’interrompe,Tous ces grans ornemens dont leurs corps sont couverts,A quoy servent-ils plus qu’à decorer la pompeDu triomphe des vers ?
Que leur sert de se faire adorer comme dieux ?Que leur sert l’entretien de ces soins glorieux,Dont inutilement l’ambition les ronge ?Toutes ces vanitez,ces exploits belliqueux,De nostre souvenir se passent comme un songe,Et meurent avec eux.
Celuy seul voit couler heureusement ses joursQui dans tous ses besoins n’implore le secoursQue du Dieu qui crea le ciel, la terre et l’onde ;Le bonheur que sa grace accorde à nos desirsDes plus infortunez changera dans le mondeLes peines en plaisirs.
Il delivre des fers les pecheurs condamnez,Il veut que pour sa gloire ils soient illuminez,Et possedent un jour qui jamais ne se passe ;Il redonne le cœur aux hommes languissans,Et veut que son amour communique sa graceAux esprits innocens.
La vefve et l’orphelin, qu’un deplorable sortSemble avoir pour toûjours dénuez de support,Trouvent toûjours en luy leur époux et leur pere ;Il protege et reçoit l’estranger delaissé,Et punit l’orgueilleux, dont l’ame ingrate et fiereOpprime l’oppressé.
Sion, qui de sa grace a receu les effets,N’es-tu pas obligée, aprés tant de bien-faits,D’avoir toûjours son nom present en ta memoire ?Son amour, dont l’excés n’a rien de limité,Te promet-elle pas d’éterniser ta gloireDans son éternité.
54 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources