Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Cxxvie Pseaume
Nisi Dominus aedificaverit, etc.
En vain nous élevons ces palais orgueilleuxQue la dépense et l’art rendent si merveilleux :Si Dieu ne nous seconde,Ces marbres qui devoient toucher le firmamentDans un amas confus ne font voir seulementQu’un imparfait essay des vanitez du monde.
De ces braves guerriers qui, les nuits et les jours,Bordent les parapets de nos superbes tours,Foible est la resistance ;Quand Dieu nousa quittez, tout nous manque au besoin,Ceux qui veillent pour nous sont sans yeux et sans soin,Nos soldats sans courage et nos murs sans défense.
Vous qui, pour entâsser thresors dessus thresors,Mettez tout vôtre temps, faites tous vos efforts,Vôtre esperance est vaine ;Et vôtre esprit, troublé de son ambition,Ne prenant ses repas que dans l’affliction,Perd inutilement son repos et sa peine.
Mais ceux qui de sa grace ont suivi les clartez,Qui ne se sont jamais de ce phare écartezSur la mer de ce monde,Ils bornent tous leurs jours dans de paisibles nuits,De qui l’ombre reçoit en depost leurs ennuis,Et d enfans vertueux rend leur couche feconde.
Comme hors du carquois nous voyons décocherLes flèches dont les bras d’un vigoureux archerRend l’atteinte mortelle,Tels nous voyons sortir ces enfans genereuxDu giron de leur mere, et s’estimer heureuxDe courir aux hazards où l’honneur les appelle.
Que le pere est puissant qui peut en ses vieux joursA tous ses ennemis d’un semblable secoursOpposer la défense,Et qui, contre leur rage et leur iniquité,Peut trouver en tout temps dans sa posteritéCes braves défenseurs de sa foible innocence !
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources