Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Cxxxvie Pseaume
Super flumina Babylonis, etc.
Nous cherchions les valons, l’ombre et la solitude,Pour plaindre en liberté la dure servitudeOù Babylon faisoit nostre âge consumer ;Nos malheurs augmentoient la gloire de ses armes,Et l’Euphrate et le Tigre augmentoient de nos larmesL’ordinaire tribut qu’ils portent à la mer.
Mais, de tous ces ennuis, le plus grand qui nous resteEst le ressouvenir de cet assaut funesteOù Sion avec nous perdit sa liberté.Heureux ceux qui sont morts avant cette infamie,Ou qui, du fer sanglant d’une pique ennemie,Ont pû briser les fers de leur captivité !
Nos luths étoient pendus aux saules du rivage,Où l’entretien d’un peuple arrogant et sauvageRenouvelloit nos pleurs par de nouveaux tourmens ;Et, quand leurs cruautez n’estoient pas satisfaites,Ils taschoient d’interdire à nos douleurs secrettesL’usage des soûpirs et des gemissemens.
Chantez, nous disoient-ils, sur ces luths inutiles,Quelqu’un de ces beaux airs où vos ames servilesFont je ne sçai quel Dieu le roi des immortels,Ce Dieu dont le pouvoir ne vous a seu défendre,Et dont la vaine gloire a bien osé prétendreDe se faire à lui seul ériger des autels.
Si jamais nous chantons en ce païs étrangeDe ce seul immortel l’immortelle louange,Qu’à l’instant nous perdions l’usage de la voix,Qu’elle soit étouffée en nos poulmons debiles,Que nos doits sur nos luths demeurent immobiles,Et que nous la chantions pour la derniere fois.
Mais, Seigneur, en quel temps remets-tu la vengeanceDe ces enfans d’Edom, cette maudite engeance,Qui ne sont jamais las de nos calamitez,Et verroient sans regret nostre ruine entiere,Sinon qu’en nostre perte ils perdent la matièreQui leur sert à nourrir leurs animositez ?
Détruisez, disoient-ils, ces superbes portiques ;Que les feux, devorant ces maisons magnifiques,é fassent qu’un brasier de tout ce grand pourpris,Et, pour dernier orgueil de cette ville infame,Que jusques dans le ciel s’en éleve la flâme,Et qu’à jamais la terre en cache le débris !
Et toi, fiere Babel, dont la toute-puissanceSe sert pour chastier la trop grande licenceDe tant d’iniquitez dont nous portons le faix,Que la main d’un vainqueur, plus juste et plus cruelle,Arrachant tes enfans de dessous la mamelle,Te rende doublement les maux que tu nous fais !
Que, brisez contre terre ou contre les murailles,On lés voye étendus, privez de funerailles,Sans pouvoir discerner leur âge ni leur rang !Qu’un soldat inhumain de leur teste se joue,Et que sur le pavé ne paroisse autre bouëQue leurs os écrasez, leur cervelle et leur sang !
54 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources