Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.

Le Cxxxviiie Pseaume

Domine, probasti me, etc.

Racan· 104 vers

Seigneur, tu reconnois au fond de nos penséesD où nous viennent les bons et les mauvais desseins,De nos affections presentes et passéesTu sçais tous les motifs, veritables et feints ;Tu vois naistre dans nous, soit qu’on veille ou qu’on dorme,Ces spectacles divers par le songe animez,Qui font dedans la nuit voir à nos yeux fermezTant d’objets sans matiere et de formes sans forme.

Tu sçais, dés qu’on s’embarque en la merde ce monde,Où les vents et les flots portent nostre vaisseau ;C’est dans ta prescience infaillible et profondeQu’est le sort de nos ans écrit dés le berceau ;Rien ne peut dans nos cœurs se cacher à ta veuë,Elle y voit le sujet de tous nos déplaisirs,Elle y voit nos besoins, elle y voit nos desirs,Et lit nostre oraison si-tost qu’elle est conceuë.

Ces longs âges où tout se consume et se changeEn ton éternité sont veus comme un moment.Tu nous fis pour ta gloire, et, nous creant de fange,Eleves nos pensers jusques au firmament ;Tu donnes en naissant ce beau desir d’entendreLes secrets les plus hauts et les plus curieux,Qui sont à peine seus des esprits glorieux,AThomme, qui ne peut luy-mesme se comprendre.

C’est toy qui donne l’estre à tout ce qui respire,Tes yeux ont des regards qui penetrent par tout ;Par la foy des esleus s’establit ton empire,Qui regit l’univers de l’un à l’autre bout.Je suis par tout en butte aux traits de ta justice,Je la trouve en la terre, aux lieux les plus cachez,Je la vois dans les cieux condamner mes pechez,Je l’entens aux enfers ordonner mon supplice.

Si la honte et la peur me fournissent des aislesPour voler où l’Aurore estale sa clarté,Les flâmes peu à peu se font universelles,Et de tout l’horizon chassent l’obscurité ;Alors je ne voy rien où cacher mon offense,Tes yeux de tous costez me lancent leurs éclairs,Ta main courbe les cieux sur le vague des airs,Et par tout dessous eux me tient en sa puissance.

Si je croy que la nuit couvrira de ses voilesLe profane brasier du feu de mon amour,Tu feras des soleils de toutes les estoiles,Qui pour voir mon peché multipliront le jour ;Et, quelque voile obscur dont soit la terre enclose,Elle ne me pourra cacher de tes regards ;Les rayons de tes yeux en tous lieux sont épars,Et le jour et la nuit est pour eux mesme chose.

O grand Dieu, de qui l’homme est la vivante image,Et l’objet icy-bas de ton affection,Luy-mesme dans luy-mesme admire ton ouvrage,Quand ta grace l’a mis en sa perfection ;Toy seul vois dans nos cœurs notre volonté nuë,Et ne connois pas mieux sur nos corps découvertsLes divers mouvements des muscles et des nerfsQue les affections dont nostre ame est émeuë.

Avant qu’estre formez dans les flancs de leurs meres,Toy de qui l’œil penetre aux lieux les plus obscurs,Vois-tu pas des enfans les os et les arteres,Et le sort de leurs ans dans les siecles futurs ?Fournis-tu pas leur bras de sang et de moelle,Leur visage et leurs yeux d’attraits et de clarté,Comme tu l’as conceu de toute éternité,Et que ta providence en gardoit le modele ?

O combien les mortels meriteront de gloireQuand, par l’humilité, le courage et la foy,Ils auront sur eux-mesme obtenu la victoire,Dont ils triompheront au ciel aveque toy !Eclairez d’un soleil sans nuage et sans ombre,Ils jouiront d’un bien aussi juste que doux ;Mais ces heureux esprits sont rares parmi nous,Bien que des grains de sable ils surpassent le nombre.

Ce miracle confond la raison et l’estudeDe qui veut concevoir l’adresse de tes mains,Qui de la rareté tirent la multitude,Et peuplent de pecheurs la demeure des saints.Mais, aprés tant de faits de ta grace ordinaire,Qui nous comble d’honneur et de prosperité,Fay voir que ta justice égale ta bonté,Chasse de mon estat le peuple sanguinaire.

Arreste donc, Seigneur, la brutale licenceDe ces fiers contempteurs des justes potentats.Ils se vantent par tout d’abatre la puissanceOù tu m’as élevé pour regir mes estats.Tu sais que leur orgueil se rend insupportable,Et te prens à témoin si, d’un cœur outragé,Je ne me ressens pas à jamais obligéDe leur estre cruel pour leur estre équitable.

Mon cœur ne peut souffrir de leur secte infidelleLa noire impieté qu’elle produit au jour ;S’il est rongé pour eux d’une haine éternelle,Il est épris pour toy d’une éternelle amour.Seigneur, la verité ne t’est jamais voilée,Tu peux à découvert reconnoistre dans moiSi le soin de combattre et mourir pour la foyN’est pas la seule ardeur dont mon ame est brûlée.

Fay donc de mon amour cette derniere espreuve :Que l’on m’offre en ta croix ce calice de fiel,Dont ta justice veut que nostre ame s’abreuveAvant que de monter en la gloire du ciel ;Si, charmé des plaisirs où râge me convie,Je m’égare au chemin de la vie à la mort,Que ta grace m’éclaire, et, me servant de nort,Me remettre au chemin de la mort à la vie.

104 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources