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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.

Le Lviiie Pseaume

Eripe me deinimicis meis, etc.

Racan· 78 vers

Delivre-moy, Seigneur, de cette injuste guerreQui, choquant ton pouvoir et celuy de la terre,Les met en mesme rang ;Et bannis loin de moy ces cœurs noircis de crimes,Ces ennemis de l’ordre et des loix legitimes,Qui n’aiment que le sang.

Les grans de mon Estat, de leurs mains sacrileges,Pour troubler mon repos, tendent partout des piegesContre ma liberté ;Et les plus grands excez où s’emporte leur rageEst lors qu’injustement leur cruauté m’outrageSans l’avoir merité.

Les yeux toûjours ouverts de ta toute-puissanceJusqu’au fond de mon cœur jugent mon innocenceEt s’en rendent témoins ;Leve-toy donc, Seigneur, pour assurer ma vie :Au danger où je suis, ta bonté t’y convie,Mes vœux et mes besoins.

Arme tes bras vainqueurs d’un foudroyant tonnerre,Pour terracer l’orgueil de ces fils de la terreContre nous animez.Le desir d’émouvoir une émeute civileLes a fait assembler et rôder par la ville,Comme chiens affamez.

Tantost, pour opprimer la liberté publiqueIls complotoient tout bas quelque dessein tragiqueEn secret ébauché ;Mais à quoy se cacher, pour en ourdir la trame,A tes yeux, qui partout penetrent dans nostre ame ?Rien ne leur est caché.

Ta seule volonté, qui peut d’un coup de foudreReduire en un instant tout l’univers en poudreEt conserver Sion,Peut-elle pas encore oüir ma juste plainte,Me sauver du peril et rassurer ma crainteSous ta protection ?

Je say quel est le bras dont tu nous dois défendre.Qu’il peut tout ce qu’il veut ; mais, afin de nous rendreSages à l’avenir,Pour mettre en leurs devoirs nos ames insensées,Permets que nous puissions des miseres passéesGarder le souvenir.

N’extermine donc point cette armée ennemie,Mais fay-leur reconnoistre, avec leur infamie,Leur fausse opinion ;Et que, dans le cahos d’un éternel divorce,Ils perdent à jamais le courage et la forceAvecque l’union.

Qu’en tout temps, en tout lieu, ton courroux legitimePuisse dans leur memoire imprimer de leur crimeL’éternel repentir ;Qu’autant que leur bonheur éleve leur audace,Autant le desespoir d’avoir perdu ta graceLes puisse aneantir.

Fay de ces factieux cesser le monopole,Arreste le progrez de leur camp, qui desoleNos villes et nos champs,Et fay qu’en ce grand tout, dont toy seul es le maistre,Ta justice se face également connoistreDes bons et des méchans.

Que ces chiens affamez, ces nations impies,Qui sur les gens de bien, non moins que des harpies,Se vouloient assouvir,Renonçant à l’erreur qu’ils avoient publiée,Fassent voir à tes pieds leur ame humiliée,Soumise à te servir.

Quand par toute la terre, en mendiant leur vie,L’impitoyable sort qui la tient asservieLa poursuivra partout,Alors je chanteray ta justice profonde,Qui du plus haut des cieux gouverne tout le mondeDe l’un à l’autre bout.

Je diray qu’à ta grace est mon ame obligée,Qu’elle reçoit de toy, quand elle est affligée,Son plus doux reconfort ;Et mes vers, exaltant ta supréme puissance,Diront qu’elle est sans fin de la foible innocenceL’asyle et le support.

78 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources