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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.

Le Lxiie Pseaume

Deus, Deus meus, etc.

Racan· 54 vers

C’est inutilement que le flambeau du mondeSort au matin de l’ondePour nous rendre le jour, qu’il porte avecque soy ;Seigneur, je ne croy pas que la nuit soit passée :Il n’est point jour pour moySi ta grace n’éclaire aux yeux de ma pensée.

De ce feu tout divin la pure et sainte flameIllumine mon ame ;Fay, Seigneur, que je puisse en jouir à jamais :Ces antres où je vis loin de la multitudeMe seront des palais,Et n’auront plus pour moy d’ombre et de solitude.

Quand sera-ce, Seigneur, que je me pourray direHabitant de l’empireOù le flambeau du jour ne luit que sous tes pas ?Quand sera-ce, Seigneur, que la prison mortelleQui m’arreste icy basMe laissera jouir de ta gloire éternelle ?

Quand je pense en moy-mesme à la magnificenceDe ta toute-puissance,Qu’on ne peut contempler que des yeux de la foy,Mon ame, dans ce corps esclave et vagabonde,Est si fort hors de soyQu’elle a peine à souffrir les delices du monde.

Ces captifs innocens engraissez dans nos cages,Ces hostes des bocages,Ces vieux, ces grands poissons, ces animaux naissans ;Tous ces mets somptueux dont ma table est servie,Ne touchent plus mes sensQue pour les dégouster des plaisirs de la vie.

La nuit, où tous les soins dans l’ombre et le silenceCalment leur violence,Ne finit point les miens en finissant le jour ;Quand de son voile humide elle en esteint la flâme,Le feu de ton amourAvecque plus d’ardeur se rallume en mon ame.

Dans l’asyle où je suis, à l’abry de tes aisles,Tes graces éternellesJoindront un jour la gloire à la tranquilité,Et ceux qui par le fer ont ma perte juréeD’un glaive ensanglantéAuront la mesme mort qu’ils m’avoient preparée.

Ces demons tenebreux dont la noire maliceN’use que d’artificeEt nous attaque moins en lions qu’en renards,Ceux dont la vaine horreur sans raison nous effroye,Viendront de toutes partsFaire de ces maudits leur legitime proye.

Tu fermeras la bouche à l’esprit de mensonge,De qui l’erreur nous plongeEn un gouffre éloigné du jour et de tes yeux :Tes saintes veritez luy declarent la guerre,Et font regner aux cieuxLe prince qui maintient leur regne sur la terre.

54 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources