Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Lxviiie Pseaume
Salvum me fac, Deus, etc.
O grand Dieu, calme cet orageQui m’abysme dans les ennuis.Toy seul, dans l’estat où je suis,Me peux garantir du naufrage.La mer enflée en un momentPousse ma barque au firmament,La precipite dans la boue ;Et, malgré l’art des matelots,Le vent contraire qui se joueLa pirouette sur sa prouëEt la rejette sur les flots.
Fay appaiser cette revolte,De qui les glaives et les feuxPassent en nombre mes cheveuxEt les espics dans la recolte.Le vain espoir de m’opprimerLes a fait contre moy s’armer ;Tu peux mettre fin a ma crainte.Ma voix, en ces maux inouis,Lasse de t’élever ma plainte,Demeure enrouée et contrainte,Et mes yeux en sont éblouis.
Leur camp tous les jours se renforce,Mon salut est hors de saison ;Ce qu’on défendoit par raison,Ils l’ont exigé par la force.Tes yeux, ausquels rien n’est caché,Connoissent si c’est mon pechéQui rend mon malheur incurable.O Tout-Puissant ! exauce-moy,Entend les cris d’un miserable,Et voy d’un regard favorableMon ame qui s’adresse à toy.
Défend le peuple d’infamieQui te reconnoist pour son Roy,N’imprime la honte et l’effroyQu’au front de l’armée ennemie.Pour m’estre mis sous ton appuy,Chacun me reproche aujourd’huyQue j’ay l’ame foible et legere,Et me mettent au mesme rangCeux qui doivent l’estre à mon pereEt qui dans les flancs de ma mereSont conceus de mon mesme sang.
Mon malheur a cela d’estrangeQue, quand ces esprits sans pitiéOnt pour toy de l’inimitié,C’est contre moy qu’elle se vange.Si dans le jeusne et l’oraisonJe sens naistre dans ma raisonQuelque legitime scrupule,Si je fais quelque austerité,Voy-je pas leur ame increduleQui me traite de ridiculeEt rit de ma simplicité ?
Ils ont fait passer pour des fablesOu pour des superstitionsMes devotes intentions,Au libre entretien de leurs tables.C’est à toy seul que j’ay recours ;Je n’implore d’autre secoursQue de ta main juste et puissante.Ne verray-je point le retourDe ta grâce toujours absente ?N’est-il pas temps que je ressenteQuelque marque de ton amour ?
Exauce mes vœux, et m’accordeQue ton nom me serve d’appuy.Tout mon espoir n’est aujourd’huyQu’en ta seule misericorde.Permets, Seigneur, que mes beaux joursPuissent recommencer leur cours,Que leur orage et ta justicePour moy se puissent assoupir,Et qu’enfin ta bonté propiceMe tire du gouffre où le viceMe fait dans la fange croupir.
Sauve-moy de ces mers profondesOù je nageois dans les plaisirs,Tandis que mes jeunes desirsSucroient l’amertume des ondes.O toy qui connois le dangerOù ma barque peut s’engager !Exauce mes justes requestes,Conduy mes timides nochers,Et que tes bontez toûjours prestesLes preservent, dans les tempestes,Des abysmes et des rochers
Grand Dieu, voudrois tu méconnoistreTon serviteur et ton enfant,Lorsque l’ennemi triomphantSur mes estats se veut accroistre ?Me laisseras-tu bien perirSans songer à me secourir ?Ton bras, par qui tout se surmonte,Ne les humilira-t-il pointD’une disgrace juste et prompte,Ceux qui d’infamie et de honteCouvrent la face de ton. Qint ?
De ce faux pretexte de blâmeQue ces méchans m’ont imputé,Tu connois leur iniquitéEt le venin qu’ils ont dans l’ame.Pas un de ceux que je cheris,Et dont je fais mes favoris,Ne m’ont offert leur assistance.Chacun, en l’estat où je suis,Admire ma longue constance,Mon courage et ma resistance,Et pas un ne plaint mes ennuis.
Ce peuple arrogant et sauvage,Qui méprise l’ire du ciel,M’a pour viande offert du fiel,Et du vinaigre pour breuvage.Pour punir l’inhumanitéDe leur fausse hospitalité,Que, gorgez des mets delectables,Dans la joye et dans le bonheur,Ces fiers courages indomptablesDans des perils inévitablesPerdent leur vie et leur honneur.
Que de ses plus épaisses voilesLa nuit environnant les cieux,En un moment oste à leurs yeuxToutes les clartez des estoiles.Estant accablez sous le faixDe leurs execrables forfaits,Fay sur les ames criminellesFlamber tes foudres allumez,Et fay qu’aux flames éternellesCes peuples ingrats et rebellesBruslent sans estre consumez.
Fay que de leurs maisons desertesEt de leurs domaines ingratsJamais le labeur de leurs brasNe puisse reparer leurs pertes.Lorsque je mourois par leur mainPour le salut du genre humain,Dont mon sang lave la souillure,Leur dure persecution,Ne croyant ma mort assez seure,A de blessure sur blessureAugmenté mon affliction.
Que ce peuple à son injusticePuisse adjouster l’impieté,Et qu’il ne soit point écoutéQuand il excusera son vice ;Que ces méchans soient rejettezDes graces et des charitezOù ta clemence te convie,Et que, toûjours sourd à leurs cris,Ils bruslent de rage et d’envieDe voir qu’en ton livre de vieLeurs noms ne seront point écrits.
Pour moy, qui me vois à cette heureAbattu par mes ennemis,J’espere un jour d’estre remisEn une fortune meilleure.Lors, de ma plume et de ma voix,A la gloire du Roy des rois,Mes productions seront tellesQue leur prix pourra surpasserLes offrandes rares et bellesDes bœufs dont les cornes nouvellesCommencent à peine à pousser.
Ces miracles dont ma souffranceRendra mes ennuis soulagezAux esprits les plus affligezRendront la vie et l’assurance,Et feront connoistre aux mortelsQui font des vœux à ses autelsQue, pour revivre dans sa gloireEt sortir des fers du trespasIl faut bien aimer et bien croireEt n’entretenir sa memoireQue de ses celestes appas.
Dieu nous oste, par sa sagesse,La prison et la pauvreté ;Aux uns il rend la liberté,Aux autres il rend la richesse.Que les cieux, la terre et la merCnantent le seul qu’on doit aimerComme le seul objet aimable ;Que luy seul est le createurDe tout ce qu’on voit de palpable,Et que toute ame raisonnableAdore en luy son protecteur.
Toutes les villes de JudéeRecevront la punition,A la reserve de Sion,Qui par sa grace en est gardée ;L’on jouira dans ses palaisDe l’abondance et de la paix ;Et, dans le general ravageDe tant de peuples déconfits,Israël sera l’heritageQu’auront ses esleus en partage,Et qu’ils laisseront à leurs fils.
198 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources