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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.

Le Lxviie Pseaume

Exurgat Deus,etc.

Racan· 168 vers

Que Jesus se levant ralume son flambeau,Pour témoigner à ceux qui l’ont mis au tombeauQue son corps glorieux jamais ne s’y consomme,Et que, si pour un temps il cede à leur effort,Et que dans les douleurs il meure comme un homme,Il pouvoit comme un Dieu triompher de la mort.

Comme la cire fond au regard du soleil,Dés que de ce bel astre ils verront le réveilLeurs incredulitez s’en iront en fumée ;Et les justes, voyans des esprits libertinsL’aveugle idolatrie à jamais supprimée,Adjousteront la joye aux mets de leurs festins.

Celebrons les grandeurs du Sauveur des humains ;Disons que l’univers est l’œuvre de ses mains,Que les cieux sont ornez de ses magnificences ;Disons que ce grand tout par luy seul se maintient,Et qu’estant seul puissant sur toutes les puissances,Le titre de Seigneur à luy seul appartient.

Cependant que le sage est comblé de plaisirs,Les mutins, ne pouvant accomplir leurs desirs,Font jusque dans le ciel éclater leur murmure ;Mais ils verront bien-tost de leur complot malinLes yeux du Tout-Puissant découvrir l’imposture,Et proteger contre eux la vefve et l’orphelin.

La paix qui l’accompagne en terre comme aux cieux,Dans un regne aussi doux comme il est glorieux,Rend de ses serviteurs les familles heureuses ;Et l’interest, autheur des animositez,Ne conseille jamais ces ames bienheureusesA rompre le lien qui joint leurs volontez.

Par la vertu du sang qu’a le Verbe espanché,Ceux qui du premier homme expioient le pechéSont vestus de splendeurs en quittant la matiere ;Mais ces esprits de chair que le monde seduit,Qui de ces veritez mesprisent la lumiere,Sont punis au tombeau d’une éternelle nuit.

La main qui les tira de leur captivitéLeur fit voir au desert sa liberalité,Les cieux de toutes parts la mane leur verserent ;Et, si-tost qu’il parut sur le mont Sinaï,La terre s’entr’ouvrit, et les roches tremblerentSous les pieds des tyrans qui l’avoient envahi.

Cet esprit tout-puissant qui veille pour les siensCouvre dés le printemps les campagnes de biens,Aprés ces longs hivers dont la terre s’ennuye ;Et, lorsque le soleil a beû l’humidité,Ses rayons attirans se déchargent en pluye,Et rendent à nos champs ce qu’ils leur ont osté.

Il témoigne sans fard combien il nous cherit ;Dans les rochers deserts, les troupeaux qu’il nourritNe mettent leur espoir que sous sa providence ;Et, pour planter la foy dans l’ame des pecheurs,Il n’a point employé de plus haute éloquence,Que la naïveté des plus simples pescheurs.

D’invisibles guerriers sa suite fourmilloit,Son supréme pouvoir la terre émerveilloit,Quand sur nos ennemis il gagna la victoire ;Par elle ses enfans sont délivrez des fers,Par elle sa maison voit augmenter sa gloire,Et par elle les cieux triomphent des enfers.

Ceux qui furent aux feux si long-temps detenus,Aprés s’estre purgez, sont-ils pas devenusPlus blancs que la colombe aux plumes argentées ?Sa grace, dont ils font leur plus riche thresor,Et ses perfections jusqu’au ciel exaltées,Ne passent-elles pas les merites de l’or ?

Aprés qu’il eut chassé ces princes indomptezDont les flots du Jourdain furent ensanglantez,Et ses deux bords couverts de leurs superbes tentes,Les neiges de Selmon reprirent leur blancheur,Et, pour nous garantir des chaleurs violentes,Rendirent à nos champs la graisse et la frescheur.

Dés l’heure ses sommets sont couverts de troupeaux,Le vin comme le lait en distile à ruisseaux,L’herbe y lasse la faulx comme aux valons numides,Et, pour ne rien ceder aux plus fertiles champs,Les rochers les plus durs de ces costes rapidesSe laissent cultiver sous les coutres tranchans.

Tous les monts d’alentour avec humilitéAdmirent la hauteur, l’aspect et la beautéDont celuy de Selmon se rend incomparable ;Le soleil le salue en ramenant le jour,Et ce qui le fait voir encor plus admirable,C’est que le Roy des rois y choisit son sejour.

Là maints guerriers autour du char de ce grand Dieu,Marchant dessus les airs sans occuper de lieu,D’imperceptibles lacs enchaisnent la victoire,Et d’escadrons aislez à son pouvoir soûmisPercent, ouvrent les rangs, combattent pour sa gloire,Et sans se faire voir défont ses ennemis.

Son front fut couronné de rayonsitriomphans,Lors qu’il eut de la mort délivré ses enfansEt de leur long ennuy les causes étouffées ;Ceux que son bras vainqueur remet en libertéEnvironnent son char, et font que ses trophéesSont decorez des fers de leur captivité.

Par un soin équitable autant que liberal,Il rend de ces combats le bonheur generalEt de tous les mortels écoute la priere ;Ceux mesme dont l’erreur a ses temples poilus,Par l’amour et la foy recouvrent sa lumiere,Qui les conduit au ciel au rang de ses eleus.

Benissons donc l’Esprit à jamais glorieuxDont la grace nous vient d’ouvrir les mesmes cieuxOù les foudres grondoient sur nos coupables testes ;Benissons le seul Dieu nostre unique support,Qui par tout est vainqueur, et de qui les conquestesOnt soûmis à ses loix l’empire de la mort.

« J’abaisseray, dit-il, ces princes reprouvez,Ils verront à leur dam qu’ils n’estoient eslevezQue pour rendre en tombant leur cheute plus profonde ;Et Bazam connoistra que mon bras tout-puissantPeut fermer et rouvrir un chemin dans les ondes,Pour abysmer l’impie et sauver l’innocent.

« Je veux exterminer à jamais ces méchans,Je les feray tomber sous les glaives tranchansDe ceux qui ressentoient la rigueur de leur haine ;Ils mordront la poussiere, et ceux que je maintiensMarcheront dans leur sang, qui baignera la plaine,Et dont j’abreuveray les corbeaux et les chiens. »

Quand il aura défait ses puissans ennemis,Et qu’il triomphera de leur sceptre soumis,Les princes en concert chanteront sa victoire ;Et ces fieres beautez qui dessus les mortelsPar les traits de leurs yeux obtiennent tant de gloireMettront les armes bas au pied de ses autels.

Benissez le Seigneur, race de Benjamin ;De palme et de laurier tapissez son chemin,Vous, dignes possesseurs du sceptre de Judée ;Que ceux de Zabulon et ceux de NephthaliBenissent tous sa grace à nos vœux accordée,Qui fait que des faux dieux l’empire est aboli.

Donc toûjours, ô grand Dieu, reçoi nos justes vœux ;Conserve, comme à nous, à nos derniers neveux,Les celestes faveurs dont ta grace est feconde,Afin que tous les rois de qui l’autoritéDans les siecles futurs gouvernera le mondePuissent ainsi que nous reverer ta bonté.

Déja de toutes parts la fureur des taureauxS’efforce de chasser tes timides aigneauxDes valons que tu rends feconds en pasturage ;Et ces peuples armez qui vont tout ravageantDans les afflictions éprouvent nos courages,Comme dans la fournaise on éprouve l’argent.

Acheve ton ouvrage, ô grand Dieu des combats !Mets de ces factieux les puissances à bas,Et confon aux enfers l’idolatre et l’impie ;Par là tu remettras le monde en son devoir,Et les peuples d’Egypte et ceux d’Ethiopie,Par crainte ou par amour, beniront ton pouvoir.

Royaumes de la terre, exaltez le Seigneur,Recitez à l’envy des vers à son honneur,Dont son nom glorieux soit la seule matiere ;Et vous de qui lafoy, jamais ne variant,Avec impatience attendoit la lumiere,De ce nouveau soleil saluez l’orient.

Par ses faits merveilleux, qu’on ne peut imiter,Comme par ses exploits, fit-il pas exalterSa force et sa justice aux deux bouts de la terre ?Et l’on connut l’excés de son affectionQuand, d’une voix égale à celle du tonnerre,Il publia ses loix au peuple de Sion.

Mais, dans tout ce grand tout où sa dexteritéAccorde l’industrie avec l’immensitéEt fait que toute chose à sa gloire conspire,Rien de plus merveilleux n’estonne les humainsQue lorsque des enfers il peuple son empire,Et que de grands pecheurs il en fait de grands saints.

168 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources