Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Lxxvie Pseaume
Voce mea ad Dominum, etc.
J’ay toûjours au Seigneur élevé mes pensées,J’ay toujours au Seigneur mes plaintes adressées ;Jour et nuit je l’invoque en mon affliction :C’est celuy dont la force est l’appuy des monarques ;Il exauce mes vœux, et me donne des marquesDe son affection.
Toy seul peux, ô grand Dieu ! me rendre consolable ;Toy seul peux empêcher mon mal d’estre incurable ;Toy seul es le remede à tous mes déplaisirs :Tu sais que, quand ma voix me manque de foiblesse,Pour exprimer l’excés de l’ennuy qui me presseJ ay recours aux soûpirs.
Quelquefois je medite aux siecles de nos peres,Où tes justes courroux, se monstrant moins severes,Laissoient couler nos jours sous un plus beau destin ;Et pendant que la nuit je pense à mes desastres,Mes yeux, toûjours ouverts, veillent avec les astres,Du soir jusqu’au matin.
Combien j’ay dit de fois en mon inquietude :Quoy donc ! le Tout-puissant nous sera-t-il si rude,Luy qui pour nous souloit exercer ses bontez,Et qui nous en promet aussi long-temps des gagesQu’on verra sur les ans les siecles et les âgesMarcher à pas contez ?
Quoy ! ce Dieu qui n’estoit que douceur et clemence,Veut-il sur ses enfans, avecque vehemence,Exercer la rigueur de son juste courroux ?Nous voudroit-il priver de sa grace éternelle ?Que seroit devenu cette amour paternelleQu’il témoignoit pour nous ?
Quand je ressens l’effet de ta misericorde,Dans le comble des biens que ta grace m’accorde,J’admire en mon esprit tes ouvrages divers,Et connois que tes mains, qui de tout sont capables,Font autant de merveille à sauver les coupablesQu’à creer l’univers !
Tous les yeux sont ouverts sur la terre et sur l’ondeAux visibles bienfaits que tu depars au monde,Et tous les cœurs à ceux que tu caches au jour ;En tous l’on voit ta grace et ta magnificence,Aux uns tous les mortels admirent ta puissance,Aux autres ton amour.
C’est par la douce ardeur de tes plus saintes flamesQue tu te vois unir à tant de belles amesQui se donnent à toy par un vœu solennel.Est-il quelque autre Dieu predit par les oracles,Est il quelque autre Dieu qui fasse des miracles,Que le Verbe éternel ?
Quand les fils de Jacob mirent fin à leurs peines,Le monarque du Nil, dont ils brisoient les chaisnes,Fut assiste contre eux de tous les élémens ;De tout ce vain effort tu domptes la puissance,L’ocean s’humilie et rend obeissanceA tes commandemens.
Jamais on ne le vit plus enflé de tempestes,Jamais l’ire du Ciel sur nos coupables testesNe fit tant éclater de foudres dans les airs ;Les astres nous cachoient leur clarté coustumiere,Et la terre et les cieux n’avoient autre lumiereQue celle des éclairs.
Si-tost que ta splendeur paroist sur le rivage,Elle nous rend le calme, elle appaise l’orage,Et laisse aux ennemis le peril et l’effroy ;De ce fier element la fureur diminue,Tu traces dans les flots une voye inconnueA tout autre qu’à toy.
De Moyse et d’Aaron la prudente conduiteEn triomphe a changé la honte de leur fuite ;Ton secours invisible assiste leur valeur ;Tout paroist devant eux sans force et sans défense,Et ta grace prepare au lieu de leur naissanceLa fin de leur malheur.
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources