Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Lxxviie Pseaume
Attendite, popule meus, etc.
Peuples que le Seigneur a soûmis à mes loix,Prestez l’attention et l’oreille à ma voix :Je veux de mes ayeux vous reciter l’histoire,Afin de la graver dedans vostre memoire,Et ce que du passé nos peres m’ont appris ;Je veux que vos enfans, en lisant mes ecrits,Y puissent remarquer ces tragiques merveilles,Qui font l’estonnement des yeux et des oreilles.Ces faits miraculeux, ces grands évenemensNe nous donnent-ils pas des éclaircissemens,Des projets que faisoit sa haute sapience,Lorsqu’ils n’estoient connus que dans sa prescience ?En ces effets si prompts, si grands et si divers,Et dont la renommée entretient l’univers,Ce Dieu ne fit-il pas, en punissant le vice,Admirer sa puissance, et craindre sa justice ?Que puissent nos neveux, aux siecles à venir,Dans leur ame graver l’éternel souvenirDes peines, de l’exil et de la servitudeQu’ont souffert nos ayeux pour leur ingratitude,Afin que les mortels, bouffis d’un faux honneur,Rentrent dans le respect qu’ils doivent au Seigneur,Et que dans leur esprit, insensible à sa grace,Ce que ne peut l’amour, que la crainte le face ;Plutost que d’imiter ces peuples malheureuxQui n’ont jamais rien fait ni pour Dieu ni pour eux,Qui ne l’ont point connu pour pere ni pour juge,Bien que de leur malheur il fust le seul refuge.Aussi dans son courroux ne leur fit-il pas voirEt quelle est sa justice et quel est son pouvoir,Quand les fils d’Ephraïm, pour leur méconnoissance,Perdirent aux combats le cœur et la puissance ?Ceux qui, toûjours vainqueurs et toûjours conquerans,Parmi les grands guerriers tenoient les premiers rangs,Qui témoignoient par tout une égale vaillance,Soit à courber un arc, soit à rompre une lance,Ou d’un coursier nerveux bondissant les sillonsFendre les rangs pressez des nombreux bataillons,Par leur honteuse fuite, avecque la victoire,Perdirent en un jour leur espoir et leur gloire.Le supplice fut grand, mais la DivinitéVouloit desabuser leur incredulité,Et leur faire avouer d’un general suffrageQu’ils tenoient de luy seul la force et le courage ;Et voyant que les biens dont avec tant de soinIl les avoit toûjours assistez au besoin,Tant aux champs de Tanis qu’aux rives de l’Euphrate,Estoient ensevelis d’une oubliance ingrate,Dieu voulut témoigner à ce peuple obstiné,Qu’il peut toujours oster ce qu’il nous a donné.Le vit-on pas ouvrir et refermer lesondes,Pour retirer des fers leurs troupes vagabondes,Qu’il conduisoit le jour d’un nuage argenté,Et la nuit d’un flambeau d’éternelle clarté ?Ne fit-il pas encor, pour soulager leurs peines,Distiller des rochers de nouvelles fontaines ?Mais lors que toute chose obéît au Seigneur,Pour combler leurs souhaits et leur vœux de bonheur,C’est lors que ces ingrats, par de nouveaux blasphèmes,Mesprisoient sa puissance et ses bontez suprêmes,Et d’un murmure égal disoient insolemment :N’aurons-nous que de l’eau pour tout nostre aliment ?Ces deserts pourront-ils produire pour nos tablesDes viandes, des fruits et des vins delectables ?Ce discours de mepris, ce doute criminel,Au lieu d’armer le bras du monarque eternelPour foudroyer l’orgueil de ce peuple profane,Ses charitables mains luy verserent la mane,Le nourrissant encor de ce pain precieux,Dont les anges faisoient leurs mets delicieux,Et de tout ce grand air que le monde respireEn chassa tous les vents, hormis le seul Zephire,Qui de ses doux souspirs parfuma l’horison,Et fit que le printemps revint hors de saison.Aussi-tost les oiseaux des bois et des campagnesAux delices d’amour invitent leurs compagnes,Qui de leurs lits feconds peuplerent les deserts,Et le camp d’Israèl de renaissantes chairs.Les sablons que les vents élevent des rivages,Les feuilles que le froid fait tomber des bocages,Et les bleds aux sillons ne sont point si nombreux,Que ces hostes de l’air qui tomberent sur eux,Quand, lassez de couvrir l’horison de leurs aisles,Ils fournirent leur camp de viandes nouvelles.Et quand ce peuple ingrat eut, sans en faire cas,Rassasié sa faim de ces mets delicats,Et qu’il se vit comblé de tout ce qu’il souhaite,La justice de Dieu, qui n’est pas satisfaite,Les remplit de bienfaits pour les mettre en leur tortTandis qu’il meditoit leur sentence de mort ;Ceux qui s’estoient nourris dans la delicatesse,Jouissant en repos, dans leur grande richesse,De tout ce que la vie a d’aimable et de doux,Sentirent les premiers les traits de son courroux :Les uns dans le tombeau mirent fin à leur peines,Les autres dans les fers prolongerent leurs gesnes.De tous ces chastimens ils ne sont point touchez,Ils entassent sur eux pechez dessus pechez,Et feignoient d’ignorer ces divines merveilles,Eux-mêmes dementant leurs yeux et leurs oreilles.Aussi dans les enfers ils n’ont rien emportéQue le vain souvenir de leur prosperité,Et quand la mort, forçant l’ordre de la nature,Voulut avant le temps creuser leur sepulture,Alors de l’Eternel ils recherchent l’appuy,Et de vœux et de cris ils s’adressent à luy ;Ils feignent qu’en luy seul estoit leur esperance,Témoignent dans leur foy de la perseverance,Implorent sa clemence au fort de leur langueur ;Mais leur bouche parloit autrement que leur cœur ;Et Dieu, qui voit le fond de nostre conscience,Connut qu ils n’avoient point gardé son alliance ;Differant neanmoins de les exterminer,Et doutant s’il devoit encor leur pardonner,N’employa, pour punir cette méconnoissance,Ni toute sa fureur, ni toute sa puissance,Jugeant que pour son bras il estoit mal-seantDe les aneantir en sortant du neant ;Que, naisssant de la terre et retournant en terre,Ils n’avoient rien en eux digne de son tonnerre.Combien ont-ils médit dans ces rochers desertsDe ce mesme pouvoir qui les tira des fers !Et combien meprisé sa puissance infinie,Qui surmonta du Nil l’injuste tyrannie,Et tasché d’ignorer les faits inopinezDont les plus resolus demeuraient estonnez :Quand les eaux dont Tanis vit arrouser ses plainesSe changerent en sang en sortant des fontaines ;Que leurs cœurs, redoutans la divine fureur,A~Teur soif incurable adjousterent l’horreur ;Que les mouches alors, se joignant aux grenouilles,Desoloient de leurs champs les fecondes dépouilles ;Qu’aux arbres des vergers, pour comble de malheurs,Les chenilles rongeoient les feuilles et les fleurs,Et laissoient sur la terre, en proye aux sauterelles,L’espoir des laboureurs et des saisons nouvelles !Sur les monts élevez au-dessus des éclairs,Comme dans les vallons, l’inclemence des airsPar la gresle et le vent, complices des tempestes,Brise des plus hauts pins les orgueilleuses testes,Et du pampre rampant dont leurs flancs sont plantezLe pourpre ni l’argent n’y sont point respectez ;Du figuier qui sans fleur sous un humide ombragePousse et cache son fruit à l’abry de l’orage,Le sicomore épais, ornement de nos parcs,Qui de sa large feuille orne ses bras épars,De l’un et l’autre on voit, par le choc de la gresle,Branches, feuilles et troncs terrassez pesle-mesle,Et leur chute froisser la verdure et les fleursQue depuis tant d’estez ils sauvoient des chaleurs ;Et, pour les accabler sous le faix des miseres,Par les anges vengeurs des celestes coleresDes vents seditieux on ouvre la prison,Qui le trouble ont émeu dessus nostre horison.En vain par la terreur du foudre et de l’orageLes timides troupeaux quittent leur pasturage,Les éclairs redoublez font en vain aux humainsFuir le courroux des Cieux dans les lieux sousterrains ;Et bergers et brebis sont reduits par la foudre,Sous les toits comme aux champs, egalement en poudre,D’hommes et d’animaux l’on voit les premiers nez,Sur les rives du Nil, à la mort condamnez ;Et Cham perdit alors dans ces communs supplicesDe ses thresors vivans la gloire et les premices.Mais, tandis qu’il tonnoit sur les rives du Nil,Dieu regardant des siens l’esclavage et l’exil,Un sentiment d’amour le presse et le convieDe les tirer des fers et leur sauver la vie.Il leur trace un chemin au fond des mesmes eauxOù ceux qui les suivoient trouverent leurs tombeaux.Ce pere et ce pasteur des fils de son EgliseLes rendit possesseurs de la terre conquise,Et fit que de leur soc les champs sont traversezSur les corps des geans qu’ils avoient terrassez.Les vœux qu’ils avoient faits sont mis en oubliance,Ils enfraignent ses loix, quittent son alliance,Et ce qu’ils promettoient ne fut pas mieux gardéQu’est un arc qui s’échape et ne tient point bandé.De ces grandes faveurs ils perdent la memoire,Et d’une ingratitude aussi lasche que noireIls ont aux plus hauts lieux eslevé des autelsA des dieux fabriquez par la main des mortels.Pour tant d’impieté, pour tant d’idolatrie,Le Seigneur pour jamais delaissa leur patrie,Et de tous ces beaux lieux dont il estoit épris,Il en fait desormais l’objet de son mépris.Lors le sang de Jacob avecque la victoirePerdit sa liberté, son estat et sa gloire.Dans le milieu des dards ce peuple est enfermé,Et déja le vainqueur dont il est oppriméEntraisnedes maisons, aussi mortes que vives,Celles que la pudeur rend tristes et craintives,Quand dans les durs liens de leur captivitéElles perdent la fleur de leur virginité.Par une cruauté qui n’eut jamais d’exemple,Les prestres égorgez au milieu de leur templeEnsanglantent l’autel honoré de leurs vœux,Et leurs vefves, qu’on voit traisner par les cheveux,A peine ont eu le temps de respandre des larmesSur leurs époux mourans dans les chaudes alarmes.Alors Dieu se réveille, et, comme ces guerriersQui, jaloux de planter lauriers dessus lauriers,Croissent, pour s’acquerir quelque gloire nouvelle,De la force du vin leur force naturelle,Sa fureur charge à dos l’escadron des mutins,Et l’arche qu’il tira des mains des PhilistinsChange alors comme luy de garde et de demeure.Il connut qu’Ephraïm l’offensoit d’heure en heure ;Il le quitte, et fait choix de sa chere SionPour seul et digne objet de son affection.Là. dans ce mont sacré dont la gloire est sans borne,Il eleva sa croix, et, comme la licorne,Qui ne souffre auprés d’elle aucune impureté,Il en chassa l’erreur et l’incredulité ;Et, pour rendre en ce lieu sa puissance assuréeDessus un fondement d’éternelle durée,Il commet à David le suprême pouvoirDe regir les Hebreux dans les loix du devoir.Il veut que sa houlette, en sceptre convertie,Rende des factieux la discorde amortie ;Il veut que, d’âge en âge, à la posterité,Se conserve en luy seul la juste autorité,Et qu’il puisse à jamais sous son obeissanceUnir la pieté, la paix et l’innocence.
224 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources