Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Xiiie Pseaume
Dixit insipiens, etc.
L’insensé qui se plonge en l’ordure des vicesPour jouir librement de ses sales delices,Dit qu’on craint sans raison ce qu’on ne connoist pas,Et que, s’il est un Dieu, ce n’est qu’une puissance,Qui sans affection, comme sans connoissance,Voit les biens et les maux que l’on fait icy-bas.
Ce blasphème a choqué la justice éternelle,Et la seule pensée en est si criminelle,Que chacun en son cœur le veut tenir caché ;Mais il est si commun dans le siecle où nous sommes,Que celuy qui connoist tous les secrets des hommesA peine en trouve un seul qui n’en soit entaché.
Les sepulcres ouverts, l’odeur d’une voirie,Les serpens irritez au fort de leur furie,Escumans le limon de leurs mortels poisons,N’ont rien de plus infect que ce qu’on voit produireAces nouveaux docteurs, quand ils veulent détruireLes saintes veritez par leurs fausses raisons.
Les meurtres sont entr’eux au rang des moindres crimes ;Ils vont à pas comptez aux guerres legitimes,Où l’œil de la Vertu voit ce que nous valons ;Mais quand il faut marcher pour leur propre querelleEt que ce faux honneur sur le pré les appelles,La vanité leur met des aisles aux talons.
Ils ne peuvent regner où regne la Justice ;Par la profusion, le luxe et l’avarice,Ils ont rendu mon peuple un objet de malheur ;Quand leurs exactions par la force establiesOnt arraché le pain de ses mains affaiblies,Du reste de son sang ils pestrissent le leur.
Ils font les espris forts dans l’horreur des blasphémes ;Mais quand il faut mourir, ils sont si hors d’eux-mesmes,Qu’ils ajoûtent le trouble à leur timidité ;Et commençant à craindre en commençant à croire,Quand la foy les éclaire au chemin de la gloire,Ils n’en peuvent souffrir la trop grande clarté.
Mais ceux qu’un saint amour détache de la terreSans trouble et sans frayeur entendent le tonnerreQui menace en grondant nostre presomptionEt dans l’austerité, l’oraison et l’estudeLeur esprit est plus gay que dans la multitudeQue la pompe et la joye assemblent dans Sion.
42 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources